Mercredi 16 octobre 2019 | Dernière mise à jour 20:59

Interview «Pas de scène de crime sans traces»

Le spécialiste de l’identification Pierre Margot vient de recevoir une reconnaissance internationale prestigieuse. Il prend pourtant congé de l’Ecole des sciences criminelles de Lausanne cette année.

C’est Pierre Margot qui a inventé la lampe Polilight, servant à détecter les empreintes digitales et les liquides biologiques.

C’est Pierre Margot qui a inventé la lampe Polilight, servant à détecter les empreintes digitales et les liquides biologiques. Image: Sébastien Anex

Ses affaires majeures

L’Ecole des sciences criminelles se consacre à la recherche mais aussi à des cas réels sur mandat de juge. De simples analyses de poudre à des expertises menées sur douze ans, de 500 à 600 affaires atterrissent sur les bureaux lausannois chaque année.

Bloody Sunday ou encore le petit Grégory, Pierre Margot a participé à de grandes affaires judiciaires. L’une a particulièrement laissé son empreinte dans sa carrière: Guillaume Seznec, reconnu coupable en 1924 du meurtre de Pierre Quéméneur, conseiller général du Finistère. Les plus de 20 années passées au bagne de Cayenne, en Guyane, ne le feront pas cesser de hurler son innocence. Un combat repris par sa fille, puis son petit-fils, réclamant une révision du procès.

Pierre Margot fut mandaté par la Cour de cassation en vue d’une révision à Paris en 1994. Il travailla dans une commission d’experts internationale pendant trois ans pour trouver des éléments à décharge permettant de rouvrir la procédure. Les nouvelles méthodes à disposition mirent au jour de nombreux indices. «C’était un cas d’école. On découvrait sans cesse de nouveaux éléments. A tel point que je l’utilise dans mes cours.»

Mais ceux-ci desservent la cause de Guillaume Seznec. Sur cette base, la justice française tranchera en 2006: il n’y aura pas d’annulation de la condamnation.

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Le 15 août dernier, il s’est vu attribuer une récompense qui n’était encore jamais revenue à un non-Américain: le John A. Dondero Memorial Award. L’International Association for Identification a valorisé l’apport à la science forensique de Pierre Margot. Une reconnaissance au goût particulier pour le directeur de l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne (ESC UNIL), qui à 64 ans vient de vivre sa dernière rentrée.

Qu’est-ce que ça fait de recevoir un prix qui, la première fois, avait été attribué à J. Edgar Hoover, premier directeur du FBI?

Je ne m’y attendais pas. Mais, non, ça ne m’impressionne pas. M. Hoover ne s’est jamais intéressé à la technique. Certes, il a donné tout son poids au FBI et lui a accordé les moyens de développer des méthodes d’identification. Mais il ne colle pas à la liste, car tous les autres lauréats sont des spécialistes des empreintes digitales.

Pourquoi, à votre avis, c’est vous que l’Association for Identification a choisi?

Jusqu’à maintenant, il ne s’agissait que de Nord-Américains. On reconnaît donc aujourd’hui que nos travaux comptent, que nous sommes une référence. J’arrive à la fin de ma carrière, cela ne va rien changer pour moi. Mais cette distinction est importante pour mes collègues et les étudiants.

Votre école n’est pas suffisamment prise au sérieux?

Si, notamment en Suisse. Nous faisons partie de nombreux organes et commissions concernant la sécurité. Nous recevons régulièrement des mandats de consultants pour les polices. Et nous travaillons pour que les nouveaux procédés que nous mettons au point en laboratoire puissent être appliqués sur le terrain.

Par exemple?

Nous avons participé à la mise en place de la police coordonnée dans le canton de Vaud. Nous avons mis au point un algorithme d’aide à la décision en ce qui concerne la répartition des moyens et des effectifs sur le territoire. Aujourd’hui, nous suivons sa mise en œuvre.

Il y a donc des modèles mathématiques capables de créer une police idéale?

La police idéale n’existe pas, car les paramètres évoluent sans cesse. Ce que nous préconisons à un instant T ne sera peut-être plus pertinent à T+1.

Pouvez-vous prévoir le crime?

Nous nous intéressons aux vagues de criminalité, aux phénomènes sériels, comme les cambriolages. Des affaires très courantes, mais ce sont elles que l’on résout le moins. Nous analysons les jours, les heures, les régions où elles surviennent. C’est comme ça que l’on s’est rendu compte qu’il y avait des cambriolages massifs durant le passage de l’heure d’hiver à l’heure d’été. Cela a permis d’instaurer des systèmes d’alerte et de prévoir le cambriolage suivant.

Quid des meurtres?

Il y en a à peine un par semaine en Suisse. Plus des trois quarts ont lieu au sein du cercle restreint de la famille et des «amis». Ces affaires se résolvent pratiquement automatiquement. Si, émotionnellement, les meurtres ont un grand impact, ce n’est pas vraiment un enjeu pour nous.

Que vous reste-t-il à faire avant votre retraite en février?

Le plus grand défi reste le crime. Il faut encore cibler les recherches pour comprendre comment se développent ces phénomènes. C’était l’enjeu pour les pionniers de la discipline. Un siècle plus tard, on bute toujours là-dessus. Finalement, on arrive à résoudre des cas particuliers – ce qui est bien sûr important pour les personnes impliquées. Mais cela reste anecdotique comparé à la totalité des crimes.

Craignez-vous d’avoir commis des erreurs dans des affaires où vous avez été mandaté?

C’est clair que j’ai peut-être raté des éléments, des traces. Mais je n’ai jamais ressenti ça comme une pression sur mes épaules. J’ai donné aux tribunaux des éléments d’éclairage mesurables, remesurables, comparables. Des faits qui sont souvent plus solides que des témoignages, par exemple, qui peuvent varier dans le temps. Ce sont sur ces éléments et d’autres que les juges et les avocats construisent une histoire. Ce n’est pas notre rôle à nous de déterminer la causalité. Je pense que ce sont les magistrats qui ont la plus grande pression.

Mais comment vivez-vous avec le doute?

Nous travaillons dans l’énigme et le mystère. Chaque cas est une recherche. Je me souviens davantage des succès, des affaires où nous avons trouvé des réponses. Et surtout des dossiers où j’ai pu trouver des éléments permettant d’innocenter des personnes.

L’une en particulier vous a marqué?

Oui, mon premier gros cas. C’était en Ecosse. Une maîtresse d’école était accusée d’avoir écrit des lettres anonymes. Elle avait tout le village contre elle. J’ai pu démontrer que son écriture avait été manipulée. Cela semble anodin, mais c’est très important pour la personne accusée.

Les criminels peaufinent-ils leurs méthodes au fur et à mesure de vos avancées?

La scène de crime sur laquelle il n’y a pas de traces n’existe pas. Les précautions qui sont prises laissent en réalité d’autres traces.

Tous les amateurs de séries policières vous connaissent sans le savoir car c’est à vous que l’on doit la fameuse lampe utilisée pour détecter le sang, les empreintes digitales, le sperme…

(Rires) Je travaillais à ce moment-là en Australie. Là-bas, ils ont même fait une rue au nom de la lampe (ndlr: Polilight)! C’est la police fédérale qui a financé ce projet, réalisé en équipe, je le précise.

Et alors? Fan de ce que font «Les experts» avec votre invention?

Je dois vous avouer une chose: je n’ai jamais vu cette série! Il le faudrait. Mais je ne regarde que très peu la télé.

Créé: 30.08.2014, 10h52


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