Lundi 19 novembre 2018 | Dernière mise à jour 14:34

Enquête Quand je fais l’aumône à un Rom, est-ce que j’alimente un réseau?

Depuis l’arrestation d’une quarantaine de Roms le 19 juin à la douane franco-suisse, les gains de la mendicité suscitent la polémique en Suisse romande.

Ces quatre personnes rencontrées sur les escaliers de l’église Saint-Laurent, à Lausanne, viennent du Judet de Ialomita, en Roumanie. Elles disent ne pas connaître 
les mendiants arrêtés à la douane de Moillesulaz le 19 juin, qui sont de la même région.

Ces quatre personnes rencontrées sur les escaliers de l’église Saint-Laurent, à Lausanne, viennent du Judet de Ialomita, en Roumanie. Elles disent ne pas connaître les mendiants arrêtés à la douane de Moillesulaz le 19 juin, qui sont de la même région. Image: Valdemar Verissimo

Comment fonctionne un réseau qui exploite la mendicité

L’exploitation de personnes pour la mendicité et le vol est une réalité en Europe. Les formes qu’elle prend sont différentes de la situation décrite par les professionnels à Lausanne et Genève.

Contrainte

Les mineurs, ainsi que leurs accompagnants adultes, sont recrutés, formés, puis contraints au vol et à la mendicité.
Il s’agit par conséquent de traite d’êtres humains aux fins
d’exploitation de la force de travail.

Organisation

Les réseaux criminels sont organisés et fortement hiérarchisés. Ils sont reliés entre eux sur le plan européen et se servent des moyens de communication les plus modernes. Les victimes sont achetées ou «empruntées» à des familles roms comptant de nombreux enfants.

Mobilité

 Les enfants et les jeunes sont formés à mendier et à voler, puis acheminés vers des pays occidentaux. Les groupes sont basés en France, en Autriche et en Italie, et font des «tours de mendicité» ou de vols en Suisse.

Identité floue 

Les victimes donnent des identités différentes lors des contrôles. Elles ne sont souvent pas enregistrées dans leur pays d’origine.

Peur

Les victimes vivent dans la terreur et sont contrôlées
en permanence. Lorsqu’elles ne remplissent pas les quotas
qui leur sont attribués, elles font l’objet de sanctions. On leur apprend en outre à rejoindre leur campement ou à s’enfuir lorsqu’elles sont contrôlées par la police.

Source: «Traite de mineurs – Mesures envisageables du point de vue de la protection de l’enfant», Union des villes suisses, octobre 2011.

Les caractéristiques des mendiants de Genève et de Lausanne

Nombre

On dénombre actuellement une cinquantaine de mendiants à Lausanne, et 80 environ à Genève. La plupart d’entre eux sont des Roms de Roumanie.

Allers-retours

Les Roms viennent généralement en Suisse romande en groupe. Beaucoup passent deux ou trois mois ici, puis rentrent au pays, et reviennent. A Lausanne comme à Genève, les mendiants sont originaires des mêmes régions, voire des mêmes villages. Les différents groupes ont très peu de contacts entre eux.

Peu mobiles

Ils gagnent souvent la Suisse en bus, et empruntent
pour payer leur billet. D’autres ont une voiture ou une fourgonnette.

Identifiables

Ils ont généralement une pièce d’identité sur eux et sont contrôlés régulièrement par la police.

Adultes

Il est rare que des enfants demandent l’aumône sur la voie publique: les Roms savent qu’ils ne doivent pas mendier avec leur progéniture ou envoyer cette dernière chercher de l’argent à leur place. Les petits sont souvent gardés par la famille restée au pays. Lorsqu’ils sont en Suisse avec
leurs parents, ils sont surveillés la journée par une personne qui ne mendie pas. Très souvent, ce sont les femmes qui demandent l’obole, puis ramènent l’argent au reste du groupe.

Nuits

Suivant les clans, ils passent la nuit dans des voitures sur les parkings, dans la rue, ou dans les abris d’urgence. A Genève, ils traversent parfois la frontière pour dormir côté français, comme c’était le cas pour le groupe arrêté à la douane de Moillesulaz le 19 juin.

Aléatoire

Les emplacements et les horaires varient suivant
les jours.

Pour en savoir plus sur la situation à Lausanne: «Rapport sur la mendicité «rrom» avec ou sans enfant(s)», UNIL et EESP, mai 2012

Nombreux sont les habitants de la capitale vaudoise
à s’être vu proposer de signer la feuille ci-contre ces dernières semaines. Ce type de démarche est une variante de la mendicité, que l’on rencontre dans beaucoup de villes. Le texte, bourré de fautes d’orthographe, présente «l’association pour les handicapés sourds-muets et pour les enfants pauvres SDF» et ajoute que «nous voulons obtenir un centre international et national du placement pour enfants». La feuille est tendue aux passants par des jeunes Roms qui se présentent comme des sourds-muets. Les premières lignes, remplies avec une écriture identique, laissent croire que des gens ont laissé leurs nom et adresse ainsi que des dons de 20, 30 ou 50 francs.
Il s’agit, bien sûr, d’une fausse association, mais certains s’y sont laissés prendre, selon le sergent lausannois Gilbert Glassey: «Nous avons rendu son argent à une vieille dame qui venait de donner 20 francs. Cela nous a permis d’attraper les auteurs en flagrant délit. Mais, comme les montants ne sont pas élevés, ils n’ont généralement que des amendes à payer.»
Le policier a pu identifier deux jeunes couples âgés de 17 ans à peine, venus de France avec leurs enfants en bas âge. Le grand-père s’occupe des petits tandis que les parents tentent de susciter la pitié des passants. Agissent-ils pour autrui? «Apparemment pas, car
ils ont des bouches à nourrir et ne récolteraient pas suffisamment d’argent si c’était le cas.» Pourtant, le sergent s’est vu proposer la même feuille à Séville, en Espagne, avec les mêmes logos, volés à de vraies associations – une association genevoise promouvant le respect mutuel, ainsi que l’association des malentendants et devenus sourds du Morbihan. N’est-ce pas le signe qu’un réseau existe? «Pas forcément. Ces feuilles circulent, et chacun les utilise à sa guise.»

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur?

De 2 à 4?francs de l’heure, qu’elle glisse à mesure dans une pochette portée en bandoulière. C’est ce que gagne Mariana lorsqu’elle pose son gobelet sur un trottoir lausannois, le dos appuyé contre un poteau ou une poubelle. Mariana a 39?ans, un fichu à fleurs enroulé autour de la tête, une longue jupe et des pieds bronzés qu’elle pose à même les pavés. Elle tient devant elle un panneau en carton, où il est précisé en majuscules qu’elle a quatre enfants. Mariana se contente de dire «bonjour-s’il-vous-plaît» sans insister, alors les passants donnent, parfois 1?franc, parfois deux, parce que le soleil brille et que la mendiante venue du sud-est de la Roumanie avec son époux est polie. De 2 à 4?francs de l’heure, ce n’est pas Mariana qui l’affirme (lorsqu’on lui pose la question, elle revoit ce chiffre à la baisse) mais «Le Matin Dimanche», qui l’a observée ainsi que d’autres durant de longues heures ces dernières semaines. Depuis l’arrestation d’une quarantaine de mendiants à la douane franco-suisse de Moillesulaz le 19 juin, présentés comme un réseau mafieux par la police d’Annemasse, ces chiffres sont plus que jamais au cœur du débat: la pègre ferait-elle venir de Roumanie des esclaves obligés de livrer à des chefs le produit de leur mendicité sous peine de représailles sur leurs familles restées au pays? Impossible, répondait d’emblée l’avocate des Roms, Dina Bazarbachi: cette activité ne rapporte pas assez pour être exploitée. Un sentiment partagé par le sergent de police lausannois Gilbert Glassey, qui évoque une fourchette de 10 à 30?francs par jour: «Les gains sont en diminution depuis quelque temps. Ils servent aux besoins quotidiens», précise le policier, qui parle roumain et travaille au contact des Roms.

«Pays des Bisounours»

Pour le commissaire principal d’Annemasse, Philippe Guffon, qui a dirigé l’enquête, les associations de défense des Roms vivent «au pays des Bisounours.» Un mendiant gagne 50?euros par jour en moyenne. Quant aux handicapés, ils peuvent rapporter jusqu’à 150?euros par jour.» Des chiffres que soutient Claude Pahud, capitaine à la gendarmerie genevoise: «Je dirais entre 50 et 100?francs par jour. Il nous est arrivé de contrôler des mendiants qui avaient 70 ou 80?francs sur eux. Et nous avons constaté qu’ils jouaient à des jeux d’argent avec des billets.» Un mois et une cristallisation idéologique des positions plus tard, le scénario esquissé par la police française s’effiloche pourtant: selon le procureur de Thonon Patrick Steinmetz, sur les 112?000?euros annoncés par les forces de l’ordre comme provenant de la mendicité d’autrui, seuls 12?000 à 20?000 auraient été transférés vers la Roumanie par celui que les enquêteurs français présentent comme le chef du réseau. Douze mille à 20?000?euros, ce sont des clopinettes pour un baron de la pègre, mais une sacrée somme pour des personnes censées vivre de l’aumône au jour le jour. «La police française a certainement mis le doigt sur quelque chose», commente Gilbert Glassey. Quelque chose, mais quoi? Car à Lausanne comme à Genève, les forces de l’ordre se refusent à parler de réseaux criminels. «Quand on fait des tables rondes à ce sujet à Berne, on a l’air à part, mais on ne peut quand même pas les inventer, ces réseaux!» lâche Gilbert Glassey, qui décrit une mendicité familiale à Lausanne. Le capitaine Claude Pahud est plus nuancé pour Genève: «Cette population n’arrive pas chez nous par hasard. Quelqu’un doit tirer les ficelles, nous voyons bien qu’il existe des leaders qui transportent les gens avec des fourgons, et une forme d’omerta. Certains mendiants ont avoué à mes collègues qu’ils devaient rapporter tout l’argent, sinon ils se faisaient battre. Mais nous ne pouvons pas parler de «mafia» ou de traite d’êtres humains. C’est un problème complexe. Une enquête comme celle réalisée par la police française nécessiterait beaucoup de moyens. Pour quel résultat?» Selon Gilbert Glassey, il faut rester prudent avec les sommes transférées d’un pays à l’autre, qui peuvent être trompeuses: «Les Roms sont souvent illettrés et ne savent pas comment faire pour transmettre l’argent à leurs proches ou le réceptionner sur place. Ils confient donc ces versements à une personne qui manie quelques centaines de francs.» Handicapé, Ioan l’est, sans aucun doute: il y a sept ans, la gangrène a grignoté ses deux jambes, dont il ne garde plus que des moignons. Chez les Roms, le diabète non soigné fait des ravages. Sur son fauteuil roulant calé à quelques mètres d’un tea-room chic de la rue de la Confédération, à Genève, Ioan attend l’aumône, l’air fatigué, sans gémir ni sourire. Quelques passants s’arrêtent par vagues de deux ou trois, un acte généreux en entraînant un autre, puis le soufflé retombe. Ioan, qui vient de la région de Mures, en Transylvanie, dort dans la rue et dit travailler pour son propre compte. De 10?h à 16?h, ce jour-là, il assure avoir gagné 23?francs.

80?euros pour le trajet

Pour venir en Suisse, le mendiant a dû emprunter les 80?euros du trajet au maire de son village, qu’il devra rembourser à des taux d’usurier: le système de prêt rom est particulier, rappelle le photographe lausannois Yves Leresche, qui pratique régulièrement l’immersion dans ces communautés: «Les Roms empruntent souvent de l’argent à fort taux d’intérêt (20%, voire plus) pour les mariages, les enterrements ou pour agrandir leur maison. Parce qu’il n’y a pas de travail chez eux, ils sont ensuite obligés de migrer (de plein gré) pour rembourser. Comme ils choisissent des destinations connues, ils retrouvent ici des personnes de leur région ou de leur village, dont celles à qui ils doivent de l’argent, qui peuvent faire pression sur eux au quotidien.» Est-ce ce qui est arrivé aux Roms arrêtés en juin à la douane de Moillesulaz? Selon le procureur, qui s’exprimait dans Le Courrier du 10 juillet, le chef présumé du réseau ainsi que les deux autres personnes placées sous contrôle judiciaire n’auraient pas fait venir de compatriotes de Roumanie et ne les auraient pas exploités pour leur compte exclusif. Patrick Steinmetz a par contre retenu l’exploitation de la mendicité d’autrui et la non-justification des ressources. Yves Leresche, qui a beaucoup bourlingué en Roumanie, n’est pas étonné de retrouver dans cette affaire des habitants de Barbulesti, un gros bourg de 7000 âmes situé à 60?kilomètres environ de Bucarest. «C’est une communauté assez dure, qui a déjà quinze ans d’expérience de migration, contrairement aux autres groupes qui viennent en Suisse romande depuis cinq ans, et qui sont issus de petits villages ruraux du centre de la Roumanie. Je me souviens qu’en 2009, des gens de Barbulesti chassaient déjà d’autres nouveaux venus roms des parkings à Annemasse. Quatre-vingts pour-cent des habitants de Barbulesti sont déjà allés à l’étranger ou s’y trouvent actuellement. Comme la mendicité est devenue moins rentable ou est interdite chez nous, certains, plus vulnérables, sont tentés par d’autres de trouver de nouveaux moyens pour subvenir aux besoins de leur famille, restée en Roumanie.» Mais peut-on comparer cela à ces réseaux criminels qui confisquent les cartes d’identité des enfants pour les envoyer mendier à l’étranger (lire ci-—dessous)? Comme la police française, la police fédérale est convaincue que le phénomène n’épargne pas la Suisse romande. Lors de la présentation du rapport 2011 sur la lutte contre la criminalité de FedPol, son directeur, Jean-Luc Vez, déclarait que les réseaux de mendicité sont un «phénomène incroyable», y compris sur Vaud et Genève, et qu’une femme ou un enfant peuvent rapporter «jusqu’à 600?francs par jour». Sur quoi se base-t-il? Sur l’observation d’une femme mendiant avec un petit enfant, réalisée durant quatre heures par la police bernoise un jeudi d’ouverture prolongée des magasins, en 2009 – pas de quoi faire une statistique. A l’époque, l’opération Agora, qui vise à renvoyer les mineurs non accompagnés dans leur pays d’origine, battait son plein. «Nous avons également fait une information via la presse, comme quoi il ne fallait pas donner de l’argent à ces gens parce que cela alimentait des réseaux. Depuis, nous n’avons pratiquement plus de mendiants», explique Alexander Ott, chef du Service de la migration de la ville de Berne. A l’époque, personne n’a pu être arrêté, mais des gens ont été contrôlés et renvoyés chez eux, précise-t-il. Lorsqu’on les interroge sur l’existence et la forme de ces réseaux, les polices renvoient généralement à une étude de l’Union des villes suisses publiée en octobre 2011: un texte qui ne présente pas d’exemples concrets, mais décrit les moyens de lutter contre la criminalité organisée et «l’exploitation d’enfants et de jeunes contraints au vol et à la mendicité» – un phénomène bien réel, qui touche toute l’Europe. Et la Suisse? Selon le petit graphique illustrant le rapport 2011 de FedPol, seules deux enquêtes policières ont été menées autour de la mendicité l’an dernier. C’est peu pour un «phénomène incroyable», non? «Le nombre d’enquêtes n’indique rien sur cette réalité très difficile à mettre en lumière, explique Boris Mesaric, du Service de coordination contre la traite d’êtres humains et le trafic de migrants de FedPol. La traite d’êtres humains pour la mendicité est un problème de plus en plus présent au niveau international. Les réseaux criminels opèrent en Allemagne, en Autriche, en Italie. Et pourquoi pas en Suisse?» Selon Jean-Luc Vez, organisations criminelles et mendicité familiale peuvent cohabiter dans une même région. Mais, si réseaux il y a, la réalité est sans doute plus subtile que l’image d’un parrain de la mafia réduisant en esclavage des êtres privés d’identité. En attendant les conclusions du procureur de Thonon, les premiers à pâtir de la situation sont les Roms eux-mêmes: dans la rue, beaucoup indiquent que les passants donnent moins d’argent, parce qu’ils craignent d’avoir affaire… à des réseaux. (Le Matin)

Créé: 21.07.2012, 22h59