Lundi 19 novembre 2018 | Dernière mise à jour 15:12

Polémique Un jour, le juge a acheté un seau

Comment deux magistrats peuvent-ils en venir aux mains? Daniel Devaud et Stéphane Geiger étaient-ils nés pour se détester? Portrait croisé des hommes qui défraient la chronique à Genève.

Daniel Devaud (à g.) et Stéphane Geiger: le missionnaire contre le shérif?

Daniel Devaud (à g.) et Stéphane Geiger: le missionnaire contre le shérif? Image: Pierre Abensur, Laurent Guiraud

«C'est faux, je n'ai pas agressé»

Stéphane Geiger
Magistrat titulaire à la Cour des comptes de Genève

Pourquoi Daniel Devaud vous énerve-t-il autant?

Il est toujours convaincu d’avoir raison, mais n’a jamais réussi à convaincre que lui-même. Il énerve tous les membres de la Cour des comptes en remettant en cause perpétuellement et systématiquement le bien-fondé des décisions qui sont prises par la majorité mais qui lui déplaisent. Mon énervement est allé crescendo depuis mai 2012, j’ai heureusement bénéficié de vacances en juillet et en octobre, ce qui a contribué à la baisse de tension.

Mais mardi vous l’avez jeté à terre?

C’est faux, je n’ai pas agressé physiquement Daniel Devaud. Je suis resté debout sur le seuil de sa porte et ne suis pas entré dans son bureau. Je me suis borné à réclamer restitution de la clé du local informatique.

Vous n’avez pas la même vision de la justice?

Il a une logique de type dialectique, la mienne est classique et syllogique. Il conçoit la Cour des comptes comme un organe de répression disposant de tous les pouvoirs.

Vous regrettez votre passage à la Cour des comptes?

Pas du tout, il a été très satisfaisant. Je comprends mieux ce que sont les finances publiques, le contrôle démocratique, et autres spécificités organisationnelles d’une société structurée. J’ai aussi approfondi mes connaissances en matière de miracles et de mystères.

Et ensuite?

A partir du 1er janvier 2013, mon espérance de vie sera de l’ordre de grandeur d’une dizaine d’années. Je vais en jouir pleinement et éviterai soigneusement les sectaires.

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Réussir à se supporter l’un et l’autre, la tronche de gauche face à la tronche de droite. Voilà qui est vite devenu le principal défi des magistrats à la Cour des comptes Daniel Devaud (Solidarités) et Stéphane Geiger (PDC). Les deux caractériels du Palais de Justice (leur seul point commun) n’y sont pas parvenus. Mener des audits, oui. Se tolérer ou même s’ignorer: impossible.

Condamnés à travailler ensemble dès novembre 2011 (entrée en fonction de Daniel Devaud), leur détestation réciproque n’a fait que croître. Le respect de la fonction aurait commandé qu’ils se donnent rendez-vous dans le pré. Ils ont préféré le ridicule: seau d’eau, insultes et croche-patte. On peine à comprendre comment ces deux magistrats de haut vol en sont venus à perdre, à ce point, la maîtrise d’eux-mêmes. Stéphane Geiger, proche de la retraite, en avait-il assez de se retenir?

Bac à sable

Prises au deuxième degré, leurs frasques puériles auront eu le mérite de faire rire aux larmes la République. Temps fort du spectacle, le seau, acheté 4 fr. 50 à la Migros du coin, jeté rempli d’eau à la figure de Daniel Devaud par Stéphane Geiger. La formule «je vais transformer ton dos en aquarium» balancée par Stéphane Geiger à son collègue, encore détrempé, a provoqué l’hilarité générale. La scène finale de mardi est folle: Daniel Devaud appelle deux fois le 117 (police), «agressé physiquement» par Stéphane Geiger (lire démenti ci-dessous). Ce dernier, «resté debout sur le seuil de la porte», fait obstacle de son corps pour empêcher toute retraite à Daniel Devaud. Qui pense être sauvé lorsque débarquent, toutes sirènes hurlantes, deux procureurs, en réalité venus… perquisitionner son bureau! N’en jetez plus, même la Revue genevoise n’a jamais fait aussi fort. Le costaud qui martyrise le freluquet? Pas si simple. Daniel Devaud n’est pas du genre poule mouillée. Ancien juge d’instruction, il s’est frotté à Borodine et à Bhutto, et a instruit dans l’affaire Elf et l’Angolagate. Cette dernière année pourtant, il a régulièrement pris la posture de la victime face aux «persécutions» du juge valaisan Stéphane Geiger, surnommé «le shérif».

Le cow-boy

Il est vrai que le Saviésan est imposant: une armoire à glace, le cou large, la coupe militaire. Pour décrire son caractère entier, autoritaire et limite brutal, on raconte volontiers à son sujet l’histoire du six-coups posé sur son bureau durant certaines audiences… Cette rudesse ne l’empêcherait pas d’être «un type sympa», et même timide: «Jeune avocat, en 1975, Geiger était le collaborateur du merveilleux Alain Farina, nous plaidions ensemble en correctionnelle pour des cambrioleurs, se souvient Charles Poncet.

Ayant le trac probablement, il a surcompensé sa timidité et commencé sa plaidoirie en rugissant: «Je ne sais pas si le substitut est fou ou malhonnête, ou les deux», alors que le magistrat en question était un modèle de modération!» Une bouteille de blanc, après l’audience, aura suffi à réconcilier tout le monde. Stéphane Geiger, c’est d’abord un solide bon sens terrien.

La trajectoire de Daniel Devaud (avocat, enseignant et haut fonctionnaire pendant vingt ans avant d’entrer dans la magistrature) a davantage marqué les esprits. Ses adversaires veulent voir dans ses frasques d’aujourd’hui une forme de récidive. L’ancien conseiller d’Etat radical Alain Borner s’est longtemps mordu les doigts d’avoir confié au jeune Devaud, il y a plus de trente ans, la tâche de surveiller l’application de la Lex Furgler: «Il s’est tout de suite mis à contester ses conditions d’engagement.

Il nous adressait des mémoires interminables. Le soupçon est chez lui l’état naturel, il est hanté par le souci de démasquer les turpitudes de la société. Lorsqu’il a senti qu’on ne le garderait pas, il est devenu menaçant et s’est mis à fouiner dans les documents internes du département et à tout déballer aux politiques et à la presse…» Daniel Devaud a perdu son job, mais il est devenu, aux yeux de ses partisans un whistleblower, indépendant et intègre face à l’autorité.

Le missionnaire

Les mêmes arguments sont servis aujourd’hui par ceux qui prennent sa défense: «Daniel Devaud met le doigt sur des dysfonctionnements qui dérangent les partis installés, certains puissants et la Cour des comptes elle-même. Il y a une volonté politique de le discréditer», estime le conseiller national socialiste Carlo Sommaruga.

«Nous réfutons tout blocage, les travaux sont en cours en raison d’actes d’instruction menés mi-août, et l’audit en question sera publié avant la fin de l’année», répond Stanislas Zuin, président de la Cour des comptes. Les positions, dans la crise que traverse aujourd’hui la Cour des comptes, sont les mêmes qu’il y a trente ans. Daniel Devaud dénonce une Cour soumise à des influences, des rapports biaisés pour protéger certains intérêts et des mesures prises pour l’empêcher de remplir sa mission. Les cinq autres membres de la Cour, eux, lui reprochent une attitude «procédurière à l’extrême», un comportement inacceptable, une approche «judiciaire» plutôt que celle d’un «auditeur».

Le Parlement genevois votera bientôt sur la création d’une enquête parlementaire. On saura alors si la «nature soupçonneuse» de Daniel Devaud, décrite par l’ancien conseiller d’Etat Borner, et qui a tant énervé Stéphane Geiger, s’est développée en sévère parano. Ou si le fin limier, lanceur d’alertes, a été injustement ostracisé par des magistrats sous influence flanqués d’un cow-boy brutal. (Le Matin)

Créé: 28.10.2012, 09h43

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