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Votations 25 novembre Vaches à cornes: «On vit la théorie du don/contre-don»

L'initiative sur les vaches à cornes soulève les passions. Pourquoi? Décryptage avec la sociologue française Jocelyne Porcher, spécialiste des relations homme-animal.

Vidéo: Keystone

Sociologue et ingénieur agricole

Jocelyne Porcher, 62 ans, est sociologue et directrice de recherches à l'Institut national de la recherche agronomique français (INRA). Elle-même éleveur et ingénieur agricole, ses recherches portent sur la relation de travail entre les humains et les animaux dans la production animale.

Elle a écrit plusieurs ouvrages sur la question dont «Vivre avec les animaux : Une utopie pour le XXIème siècle», paru aux Editions La Découverte.

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Faut-il accorder des subventions spécifiques aux éleveurs qui décident de laisser les cornes à leurs vaches? C'est ce que souhaitent les auteurs de l'initiative populaire «pour la dignité des animaux de rente agricoles» soumise au peuple le 25 novembre. Le sujet, parfois jugé anecdotique, n'en soulève pas moins des passions. Décryptage avec la sociologue française Jocelyne Porcher, chercheuse à l'INRA et spécialiste des relations hommes-animaux et des questions d'élevage.

Le Matin: Quel regard portez-vous sur cette initiative qui doit vous paraître un peu folklorique vu de France?

Jocelyne Porcher: Je pense que c'est une bonne idée. Cette initiative qui peut paraître effectivement anecdotique soulève en fait un vrai questionnement sur l'élevage aujourd'hui. Personnellement, j'ai été très étonnée d'apprendre que 90% des vaches chez vous étaient sans cornes, alors que la Suisse, c'est quand même un peu le pays des vaches dans toutes ses représentations! Neuf vaches sur dix sans cornes, cela signifie donc qu'on y pratique l'élevage intensif. Du coup, l'initiative sur laquelle vous devez vous prononcer demande à revenir à un système d’élevage plus respectueux des animaux. C'est un sujet très important, pas du tout anecdotique.

Maltraitance et dignité animale sont au coeur des arguments des partisans. Qu'en pensez-vous?

L’argument de la douleur est réel, selon moi. Pourtant, ce qui me paraît vraiment intéressant, c'est celui de la dignité. Car derrière, il y a la question du travail avec l'animal. Les initiants veulent travailler avec les animaux dignement, en respectant leur intégrité, leur existence et leur beauté, même si cet argument n'est pas mis en avant. Pourtant il compte, car c’est un élément qui a été pulvérisé par l’industrialisation et l’intensification de l’élevage. Depuis le 19e siècle, une belle vache est une vache qui produit. Aujourd'hui, on formate l'animal pour qu'il soit conforme aux systèmes de production. Les partisans du texte, quand ils demandent que l'on respecte la dignité de l’animal, disent donc implicitement qu'il faut que ce soit le système d’élevage qui s’adapte aux vaches.

Le texte semble pour l'instant avoir les faveurs de la population. Mais n'y a-t-il pas un clivage ville/campagne avec des citadins qui veulent voir des vaches avec cornes dans les prés lors de leurs promenades le week-end?

Il y a sans doute un peu de cela, car pour beaucoup de citoyens, les cornes font partie intégrante des vaches. Pourtant l'initiative part d'un éleveur, ce qui montre que cela va au-delà de ce clivage. Il y a beaucoup de producteurs laitiers qui vivent au nom de l'efficacité du travail, de la sécurité et de la rentabilité. Ils préfèrent donc écorner le bétail et pourront d'ailleurs continuer de le faire. Les éleveurs eux sont dans un autre camp. Et derrière ce texte, ils revendiquent à sortir de l'intensification et à pouvoir pratiquer un élevage véritable, pas seulement de la production. Mais cela a un coût.

L'initiative soulève les passions. Pourquoi selon vous?

Car c'est aussi une revendication à la dignité des consommateurs face à l'animal. Selon moi, nous vivons la théorie du don/contre-don de l'anthropologue français Marcel Mauss. Celui-ci affirme que nos sociétés tiennent aujourd'hui grâce à notre rapport au don. On donne, on reçoit et on redonne. Par exemple, si je reçois un cadeau d'un ami, je vais lui en offrir un aussi, si possible de même valeur, sinon je romps mon lien avec lui. Cette théorie est pertinente aussi quand on est dans une relation de domestication et à l’échelle d’un système d’élevage. J'entends ainsi souvent des éleveurs dire que nous ne sommes pas à la hauteur du don que nous font les animaux. Selon eux, ceux-ci nous donnent beaucoup, ils ont une vie, une grandeur et nous, en retour, nous les maltraitons, leur coupons les cornes, etc.

Et c'est ce qui explique ce côté émotionnel de la votation?

Oui, cette notion du don existe de manière globale dans toutes les questions animales dans notre société, pas seulement dans le débat sur les cornes des vaches. Aujourd'hui, on maltraite les animaux, voire on les massacre. Mais d’un point de vue collectif comme individuel, il y a cette idée qu’il faut rendre le don que nous font les animaux. Il faut laisser sa dignité à un animal car nous devons être dignes de lui. On sent bien ce sentiment chez les gens qui soutiennent cette initiative.

Si la population dit oui à cette initiative le 25 novembre, cela va-t-il faire des émules ailleurs, comme en France?

En France, le taux d'écornage est au moins équivalent si ce n'est supérieur à la Suisse. Je travaille souvent avec la Confédération paysanne et je pense que beaucoup d'éleveurs - je ne parle pas des producteurs - approuveraient ce texte, même si chez nous ils n'ont pas voix au chapitre. Donc tous les signaux en faveur d'une agriculture paysanne sont intéressants pour eux. En outre, c'est un sujet qui rapproche les éleveurs de tous les pays.

(nxp)

Créé: 12.11.2018, 14h19

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