Dimanche 24 mars 2019 | Dernière mise à jour 23:18

Élections Anne-Catherine Lyon: «oui, j’ai envie de continuer»

C’est décidé, la socialiste veut poursuivre son travail au Conseil d’État vaudois. Elle devra d’abord obtenir une dérogation de son parti pour prolonger son mandat.

Image: Yvain Genevay

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Alors, on y retourne?

Oui.

Pourquoi vouloir continuer à être conseillère d’Etat?

D’abord par envie profonde, par passion pour ce que je fais. Et puis par sens des responsabilités. Je pense que je peux encore apporter quelque chose. Il y a des grands dossiers que je m’étais promis d’entreprendre. L’un est dans le programme de législature du Conseil d’Etat: le statut des enseignants. J’ai passé toutes ces années à réformer le système en pensant aux élèves, il est temps maintenant de prendre également soin des enseignants.

Ça pourrait être fait par quelqu’un d’autre. Pourquoi faut-il que ce soit vous?

Parce qu’il faut énormément d’expérience pour conduire ce dossier. Il faut avoir travaillé avec les gens, les connaître, avoir développé un rapport de confiance. Les milieux professionnels concernés et moi avons une grande expérience de négociation commune. Ça demande beaucoup de tact, d’expérience, de soin.

Dans un poste exécutif, on n’a jamais bouclé les dossiers, il faut bien partir un jour?

C’est vrai mais il y a des choses qui ne peuvent se faire que dans le temps long. Je tiens beaucoup à la pérennité de l’Etat, il doit continuer après que les gens qui le servent sont partis. Mais il y a des choses dont on se sent être la personne qui peut le faire. Faire le tour de ce département dans sa complexité, ça prend beaucoup de temps. Ce domaine a besoin d’une grande cohérence.

Vous avez pris l’été pour réfléchir?

Pour finaliser la décision, oui. Il faut se poser la question de savoir si on a encore la force, l’énergie, la passion. Et, aussi, si on supporterait de ne pas être choisi. Ça, ça prend plus de cinq minutes.

Y a-t-il eu un déclic cet été, un moment où vous étiez les orteils dans une piscine et vous vous êtes dit: «Allez, j’y vais»?

C’est un processus plus long que l’été. Comme l’issue n’est pas garantie, j’ai dû me demander quelles sont les raisons – et surtout les nouveaux projets à porter – qui me poussent à sortir de ma zone de confort, à me mettre en danger.

En effet, il y a danger. Pas sûr que vous soyez retenue candidate par votre parti…

Il faut modérer les choses. Il y a, tous les jours, des gens qui sont dans des dangers réels, physiques à cause des atrocités qu’on peut voir, ou qui n’arrivent pas à nouer les deux bouts, qui ne savent pas comment ils vont s’en sortir. Pour moi, cela reste donc une mise en danger relative.

En fait, on ne peut repartir au combat que si on a réfléchi à comment survire à l’échec?

Oui, mais je parlerais plutôt d’accepter que de survivre, n’exagérons rien.

Franchement, vous prenez le risque d’être rejetée par vos propres camarades de parti: le 27 septembre, ils peuvent vous refuser la dérogation pour vous représenter. Ce serait une immense gifle?

J’admire les beaux perdants, j’espère que je saurais l’être le cas échéant. Mais je ferai tout pour que ça puisse marcher! Il faut aussi être conscient que, malgré la passion qu’on peut éprouver, on ne joue pas toute sa personne. Ma vie professionnelle prend beaucoup de place mais elle n’est qu’un aspect de ma vie.

Savoir que la vie professionnelle n’est pas toute la vie, est-ce plus facile à appréhender quand on est une femme?

C’est une question intéressante. Je ne peux répondre que pour moi mais je sais que j’arrive à mettre une immense énergie dans ce que je fais, tout en sachant que ce n’est qu’une partie, importante, mais pas le tout.

Vous avez été élue jeune au Conseil d’Etat, vous pourriez laisser la place aux plus jeunes?

Bien sûr que ça va arriver! Mais la formation est un domaine particulier, qui a besoin de temps, de stabilité. Même quand on décide vite, ça va lentement. Il faut du calme, de la tranquillité. C’est ce que je me suis efforcée d’apporter ces dernières années. Cela n’a pas toujours plu aux médias qui aiment mieux les choses spectaculaires, mais j’ai toujours refusé d’instrumentaliser l’école à mon service. Il fallait surtout pacifier le débat. On a bâti au fil des années un édifice cohérent. Si les élèves sont bien, les parents sont bien, les enseignants sont bien. La société a besoin d’une école de qualité, mais aussi bien dans sa peau. Ma présence, encore un moment, garantirait cette continuité.

Au fils des élections, vos scores ont baissé. Vous risquez de mettre en danger la majorité rose-verte?

On peut aussi assurer le contraire: un ticket avec des sortants est le meilleur gage de stabilité. J’ai beaucoup d’admiration pour ce qui se fait à Lausanne, où quelqu’un d’aussi chevronné qu’Oscar Tosato entreprend sa quatrième législature. La population préfère la stabilité. Ces dernières années la capacité de dialogue entre gouvernement et parlement a permis au canton de Vaud de se développer.

Tout de même, votre dernière réélection était chaude?

J’ai quand même obtenu plusieurs milliers de voix de différence par rapport au suivant. Et le contexte était différent: je venais de faire passer un des textes qui sont toujours les plus difficiles en politique, une nouvelle loi scolaire. Le combat avait été agité.

Le 27 septembre, vous allez dire quoi aux camarades, pour les convaincre de vous accorder cette dérogation?

Que je pense être utile et que je me mets à disposition du parti, je pose toutes les cartes sur la table pour que mes camarades prennent une décision. Ce sont eux qui devront faire la pesée des intérêts.

Bon, vous n’allez pas les convaincre avec des termes pareils, la pesée des intérêts! Il va falloir y mettre un peu de pathos, non?

Bien sûr, il faut mettre de l’émotion. Mais chacun plaide avec son style. Et puis il ne faut pas dramatiser, il faut dire les choses comme on les sent.

Un politicien a toujours ses pires ennemis dans son propre parti. Être éjecté par ses camarades, c’est la pire chose qu’on puisse vivre non?

Ça ne doit pas être facile. J’espère bien sûr ne pas le vivre! Mais, vous savez, ce n’est pas noir ou blanc, pas binaire. Il y a probablement des gens qui ne me veulent que du bien qui me diraient: «Tu en as assez fait, il faut te reposer.» D’autres qui se disent: «On l’a assez vue.» Il y aura aussi des réflexions tactiques. Il faut éviter de le voir de manière trop personnalisée.

Dans les déclarations publiques, la dérogation pour se représenter semble aller plus de soi pour Pierre-Yves Maillard que pour vous. C’est injuste?

Je ne vis pas ça comme injuste. Nous sommes au clair l’un et l’autre sur ce que la complémentarité de nos personnalités amène. Lui est extrêmement charismatique, moi plus calme et réservée, c’est un binôme qui fonctionne bien et s’est encore renforcé avec l’arrivée de Nuria Gorrite et sa personnalité solaire. Nous savons qu’on peut compter les uns sur les autres.

Être toujours comparée à lui, ça doit saouler?

Ça m’amuse plutôt. Il faudrait le lui demander à lui, mais être toujours identifié comme le leader, le grand sauveur, ça ne doit pas être facile tous les jours non plus.

Après quatorze ans de gestion du dossier hyperdifficile de l’école, n’éprouve-t-on pas un sentiment d’ingratitude à ce que ça n’aille pas de soi d’obtenir cette dérogation pour continuer?

Si je ressentais ça, il faudrait que j’arrête la politique.

Honnêtement, c’est ingrat?

Il y a des jours où l’on se dit que ce qui est compliqué en politique, c’est qu’il ne suffit pas de faire bien les choses, d’autres éléments entrent en ligne de compte. Cela peut être le rapport de force d’un moment, des réflexions tactiques. Mais ça existe dans tous les métiers. Des gens se disent: «J’ai bien fait mon travail, pourquoi suis-je licencié?» Ou: «Pourquoi ne me donne-t-on pas ce poste?» Chacun dans sa vie peut vivre ça.

Cette ingratitude vient de l’éternelle difficulté qu’il y a à être apprécié quand on dirige l’école, mais y a-t-il une part qui vient aussi de vous?

Sans doute. Ma personnalité est appréciée quand il faut dépatouiller des problèmes très complexes, avec des arbitrages difficiles. Ça implique qu’on n’est pas forcément une personne super-marrante en permanence. Ce que j’aimerais pouvoir faire, à l’avenir, c’est vivre les choses avec toujours beaucoup de sérieux mais une certaine légèreté.

Vous saurez faire?

Pas de souci. J’ai une grande part d’autodérision, une aspiration à la légèreté. Cette partie de ma personnalité piaffe de s’exprimer. J’ai tellement intériorisé le besoin de pacifier le débat scolaire que je l’ai moins laissé transparaître.

Ça veut dire que si vous aviez eu un autre département, les Infrastructures par exemple, vous auriez été plus rigolote?

Tous les départements sont compliqués. Mais la particularité du mien, c’est que tout le monde est allé à l’école et qu’il y a donc un rapport affectif très fort avec cette institution.

A l’interne, les concurrents semblent être surtout des femmes, est-ce plus compliqué pour vous que si c’étaient des hommes?

Non. Je suis ravie que le PS ait autant de belles personnalités féminines. Le combat pour la défense des femmes ne doit jamais cesser.

Au PS, le vote sur la dérogation se fera à la majorité des deux tiers, la tactique est donc essentielle. Avez-vous passé des deals pour garantir le coup?

Des deals? Mais ce n’est pas du tout mon genre!

Soit, mais si vous ne préparez rien, vous allez au casse-pipe?

Qui vous dit que je ne prépare rien?

Il y a des politiciennes qui oublient parfois les jeux tactiques avant une élection, comme Ruth Metzler pour celle du Conseil fédéral?

Bien sûr que j’essaie de mettre les chances de mon côté. Je prendrai le temps de convaincre, de rencontrer les camarades. La politique, c’est magnifique parce que c’est aussi une affaire de contacts personnels. J’adore ça.

L’échéance fait ressortir certaines critiques qu’on vous adresse. Par exemple d’être intello. Est-ce un défaut d’être intello dans le canton de Vaud?

Je ne pense pas mais, parfois, on se pose la question, en effet…

Cette méfiance devant les intellos dit quoi des Vaudois?

Les Vaudois, j’en suis une, ont une mentalité que j’aime beaucoup. Ils sont très malins, ils ont une vraie sagesse populaire. Ce sont des êtres paradoxaux. Il faut être Vaudois, par exemple, pour dire: «Le beau temps menace.» Ou cette blague qui voit trois Vaudois boire un verre dans un café, chacun dit un seul mot en une heure et, à la fin, il y en a un qui lance: «On en a trop dit.» C’est le génie du canton: on est mariole, mais pas forcément dans la flamboyance orale. Cela dit, le canton vit une énorme transformation, avec la force des hautes écoles, leur rayonnement, la qualité du système de formation, l’importance donnée au développement de la culture. Il change.

Ces dernières semaines, des expressions peu amènes ont été utilisées à votre endroit. Vous seriez un «risque», un «point faible», un «boulet». Laquelle vous blesse le plus?

C’est curieux, comment on vit les attaques, en politique. On s’endurcit au fil du temps mais il reste des défauts dans la cuirasse. Il y a des attaques violentes qui vous laissent de marbre et, parfois, une toute petite pointe entre juste là où ça fait mal. L’effet dépend des moments, des humeurs. Je suis comme tout le monde, je préfère qu’on trouve mon travail bien fait. Et je sais qu’on peut apparaître un jour comme un risque, le lendemain comme une chance.

Les plus tendres disent: «Elle n’a pas démérité.» Vous trouvez que c’est un compliment?

C’est un compliment à la vaudoise…

Le moment remet aussi en lumière l’éternelle comparaison avec Pierre-Yves Maillard. Lui, quand il parle devant une salle, il pourrait vendre des frigos aux Esquimaux, ça vous bluffe?

Je suis une grande fan, j’adore l’entendre parler. On m’a cependant souvent dit que mon style marche aussi pour convaincre.

Si vous n’êtes plus conseillère d’Etat le 30 juin 2017, vous faites quoi le lendemain?

Je n’ai pas réfléchi si loin. Peut-être que, dans un premier temps, il faudrait arriver à se poser, se détacher. J’en ai parlé avec d’anciens collègues. Ils disent que ce n’est pas évident. On est dans une activité effrénée et ça s’arrête d’une minute à l’autre. Ce n’est pas la perte du statut qui me pèserait, ni l’arrêt de la frénésie. Mais peut-être de se retrouver dans une vie où son action est réduite à soi-même. Ce qui est beau aujourd’hui, c’est que, lorsqu’on prend des décisions, on a des collaborateurs pour les faire vivre. Quand on quitte la charge, il n’y a plus ce fantastique démultiplicateur. Il faudra me poser, puis me redéployer ailleurs.

Vous vous imaginez comment, quand vous serez une vieille dame?

J’ai la chance d’avoir eu des grands-parents qui ont vécu quasi centenaires, en forme, en restant toujours positifs. J’espère être comme eux, en bonne forme physique, rester ouverte, chaleureuse, proche des gens, pleinement dans la vie. J’aspire aussi à me promener plus dans la nature, à pied ou à cheval. (Le Matin)

Créé: 21.08.2016, 14h00

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