Jeudi 23 novembre 2017 | Dernière mise à jour 22:41

Colère «L'architecture peut être criminelle»

Punir les crimes urbanistiques: l’idée défendue par Richard Tanniger fait son chemin après le succès du référendum contre le projet de rénovation du Parlement vaudois.

Richard Tanniger, enseignant lausannois, préconise de faire comparaître pour crimes contre l’humanité certains architectes.

Richard Tanniger, enseignant lausannois, préconise de faire comparaître pour crimes contre l’humanité certains architectes. Image: Sebastien Anex

Ne pendons pas les architectes!

Faut-il pendre les architectes? La question, que posait l’auteur français Philippe Trétiack il y a dix ans, résonne étrangement en 2012. Si les bâtisseurs forment une corporation traditionnellement décriée, rarement les critiques à leur égard ont été formulées avec autant de violence qu’aujourd’hui, à l’heure où l’on débat fiévreusement du toit du Parlement vaudois.

En Suisse comme ailleurs, certains en viennent à exiger des sanctions pour les auteurs de «crimes urbanistiques». Les architectes, entend-on, ont trop longtemps nié leur responsabilité dans les dérives des villes modernes. Ceux qui ont massacré la place de la Riponne, à Lausanne, ou construit des cités-dortoirs un peu partout ne devraient-ils pas rendre des comptes?

On dira que les bâtisseurs n’ont que ce qu’ils méritent. En Suisse romande, et à Lausanne en particulier, les échecs urbanistiques à répétition ont échaudé les citadins, peu disposés aujourd’hui à faire confiance aux architectes et urbanistes. Les professionnels tendent d’ailleurs le bâton lorsqu’ils déplorent, comme ce fut le cas récemment, que le peuple soit incapable de suivre leurs savants raisonnements.

Pour combler le malentendu croissant entre les architectes et le public, il y a une solution plus efficace que la corde ou le pilori: développer chez les citoyens une culture architecturale qui leur permettra, à terme, de juger avec un œil vraiment éclairé de la valeur des projets. A la formation musicale, désormais inscrite dans la Constitution, devrait à l’avenir s’ajouter une vraie formation à l’art de bâtir.

L'expert

Philippe Trétiak, auteur du livre «Faut-il pendre les architectes?» («Le Point»)

«L’architecte n’est pas toujours un coupable»


Pourquoi s’acharne-t-on sur les architectes?

La haine de l’architecte, c’est classique. L’architecture est un acte de violence, quelque chose qui choque par nature et est souvent vécu comme une agression contre le corps urbain.

N’est-ce pas inquiétant que les bâtisseurs soient si souvent incompris?

Les gens ont peur du changement. Mais après coup, on constate souvent qu’ils sont très fiers des réalisations qu’on leur propose. Tout ce qui relève de l’urbanisme et de l’architecture doit être jugé avec du recul.

En cas de désastre urbanistique, qui est responsable?

L’architecte n’est pas toujours coupable. Souvent, les élus et les promoteurs ont une responsabilité bien plus grande.

Trois projets qui ont attisé la critique

THÉÂTRE ÉQUILIBRE, FRIBOURG
Inauguré en décembre, l’imposant
«bateau fantôme» a été abondamment critiqué. (Image: Keystone Laurent Gilliéron)

PROJET «ROSEBUD», À LAUSANNE
Les détracteurs du futur toit du Parlement ont dénoncé le «snobisme architectural». (Image: Atelier Cube et Bonnel & Gil )

TOUR DE BUSSIGNY (VD)
Les opposants au projet, récemment rejeté, blâmaient la «mégalomanie des auteurs.» (Image: By-JDL)

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Un toit biscornu, gris et métallique, émergeant au milieu des tuiles majestueuses de la colline de la Cité: à Lausanne, l’image du futur Parlement incarne aujourd’hui un certain malentendu entre les architectes et le public. Dans la capitale vaudoise comme ailleurs, les discussions récentes autour des projets d’architecture ont souvent viré au psychodrame. Avec des attaques parfois violentes envers une corporation accusée de «snobisme» ou de «mégalomanie». Pire: certains vont jusqu’à réclamer des sanctions pour ceux qui, à leurs yeux, défigurent le paysage urbain.

L’architecture, une imposture

Le dernier exemple en date est venu d’Espagne: début septembre, l’ex-ministre de la Culture Esperanza Aguirre a proposé de punir sévèrement les responsables de «crimes urbanistiques». Un ton vengeur que l’on retrouve en Suisse dans le livre «Du réel à venir», publié l’an passé par Richard Tanniger. L’enseignant lausannois y dénonce «l’imposture d’une certaine architecture contemporaine» et préconise de faire comparaître pour crimes contre l’humanité une partie de la corporation. Excessif? «Je reconnais que j’y suis allé fort en parlant de crimes contre l’humanité, sourit Richard Tanniger. Mais je maintiens l’idée que certaines réalisations sont des crimes et qu’il faudrait pouvoir exiger des auteurs qu’ils rendent des comptes. Ceux qui ont érigé les cités de banlieue, par exemple, portent une lourde responsabilité. Certains ont bâti et bâtissent encore des univers concentrationnaires.»

Parmi ceux qui font le procès des bâtisseurs, tous n’ont pas un discours si tranché. Mais tous s’entendent sur le constat d’un décalage inquiétant entre les architectes et la population. En 2010, l’Italien Franco La Cecla a publié «Contre l’architecture», un pamphlet dans lequel il accuse les bâtisseurs de ne pas tenir compte du bien-être des citadins et de nier leur responsabilité dans les échecs urbanistiques. Un constat partagé par le professeur d’architecture français Karim Basbous, qui a signé en août une tribune dans Le Monde diplomatique pour dénoncer la «déresponsabilisation narcissique de la profession d’architecte».

Difficulté à communiquer

A Lausanne, c’est ce même constat que font les opposants à certains grands projets actuels. «On a l’impression que les architectes nous prennent pour des bobets», peste la députée Vert’libérale Graziella Schaller, à l’origine du référendum contre le toit du futur Parlement. «Quand j’entends l’auteur du projet dire dans la presse qu’il a surestimé la capacité du public à suivre son raisonnement, j’y vois une certaine condescendance. Et un vrai décalage entre des projets intellectuels et les besoins des gens.»

Arrogants, snobs et irresponsables, les architectes? Incompris plutôt, répliquent certains. «Aujourd’hui, la compréhension de l’architecture et de l’urbanisme est devenue difficile à communiquer, soupire un architecte lausannois. Les gens manquent de temps. Comment arriver à les rendre curieux et réceptifs, voilà le défi.»

D’autres notent que l’architecte fait un bouc émissaire trop facile. Même l’historien romand Michel Thévoz, pourfendeur du «vandalisme architectural légal», estime que «même s’il y a des crimes urbanistiques, ce sont des crimes sans criminel». Accuser les seuls architectes n’a pas de sens, renchérit Pierre-Yves Delcour, président de la section romande de la Fédération suisse des urbanistes, car «tout projet est le fruit d’un consensus entre les différents acteurs concernés. Les architectes et urbanistes font une proposition sur la base d’un cahier des charges, et tous les acteurs ont leur mot à dire dans le processus. Ce qui fait qu’au final tout le monde, y compris le peuple, est responsable du résultat.» Injuste, donc, de faire porter aux seuls architectes la responsabilité d’un ratage.

Il y a enfin ceux qui estiment que l’architecture est choquante par nature. C’est le cas de l’écrivain et architecte français Philippe Tretiack, qui y voit un «acte de violence» permanent (lire encadré): «Les gens sont naturellement réactionnaires, ils refusent que les choses changent. Mais une architecture qui ne choque pas, qui n’est que dans le pastiche du passé, cela n’a pas de sens!» En matière d’architecture ou d’urbanisme, conclut-il, il faut toujours juger avec du recul: «Prenez le centre Beaubourg, à Paris, il a d’abord fait peur aux gens. Aujourd’hui, ils sont ravis.» Qui sait si l’étrange toiture du bâtiment Perregaux à Lausanne ne connaîtra pas un jour le même destin? (Le Matin)

Créé: 01.10.2012, 13h31


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