Vendredi 13 décembre 2019 | Dernière mise à jour 09:01

Kenya Attentat de Nairobi: le récit fou d'un héros Lausannois

Lors du sanglant attentat de Nairobi, mardi, Serge Medic a accouru sur les lieux, pistolet à la main. Il a été pris pour cible et son action a permis de libérer des dizaines de civils retranchés. Son témoignage est sidérant.

Les djihadistes ont ouvert le feu sur Serge Medic. Puis le Suisse a participé à la libération de dizaines de personnes cachées dans un bâtiment.

Les djihadistes ont ouvert le feu sur Serge Medic. Puis le Suisse a participé à la libération de dizaines de personnes cachées dans un bâtiment. Image: Keystone/DR

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Durant l’attaque terroriste djihadiste à Nairobi, mardi, qui a fait 21 morts, l’agence de presse Reuters avait réussi à joindre un Suisse qui était sur place. Quelques instants au téléphone, avec les «bruits des coups de feu en arrière-fond». «La porte principale de l’hôtel a été soufflée. Il y avait un bras humain dans la rue, coupé à l’épaule», avait témoigné Serge Medic.

Nous avons joint ce Lausannois établi au Kenya depuis 2010 pour recueillir son témoignage. «Vous voulez la version courte ou la version longue», lance-t-il pour commencer. Près d’une heure plus tard, au moment de raccrocher le téléphone, on sera heureux de ne pas avoir eu l’idée saugrenue de choisir le résumé. Il était l’un des premiers sur place. Il s’est fait tirer dessus par les terroristes. Et son courage a permis de libérer des dizaines de civils. Voici son récit.

«J’ai d’abord cru à un accident de la circulation»

Il était 15 h 40, mardi. Patron d’une société active dans la sécurité, Serge Medic rentre alors chez lui, en taxi, lorsque son véhicule croise des personnes transportant des blessés. «Nous étions à 200 mètres environ de l’hôtel qui a été attaqué. Mais je ne le savais pas encore. J’ai d’abord cru à un accident de la circulation et je voulais juste tenter d’aider.»

De par sa profession et son réseau, le Lausannois reçoit rapidement des messages sur son smartphone. «Il se passe quelque chose à Riverside», lit-il, du nom du parc tout proche de l’hôtel. «J’y vais, je suis à proximité», répond-il.

«J'espérais qu'il s'agissait d'un braquage»

Serge Medic sort du taxi puis se met à courir. Il tombe ensuite sur trois voitures en flamme. Ainsi que sur deux hommes qui sortent des armes de leur coffre. Il leur dit qu’il a un pistolet. Montre son permis de port d’arme. Et ils entendent des coups de feu.

Le Suisse de 56 ans décide de s’approcher. Il sera suivi par les deux autres hommes. Il progresse prudemment le long d’une rue, tentant de rester protégé par l’alignée de voiture parquée. «Je connais les lieux. Je savais qu’il y a une banque. À ce moment, je me disais que ça pouvait être une attaque terroriste. Ou un braquage. J’espérais la seconde hypothèse: les braqueurs sont plus raisonnables que les terroristes.»

Une grenade sur le sol

À part le trio, il n’y a personne. Serge Medic était en fait un des premiers sur les lieux du drame. Avec ses compagnons, ils arrivent alors à l’approche du bâtiment qui abrite la banque. «La porte d’entrée vitrée était explosée. La vitre blindée de la banque avait été mitraillée. Et il y avait une grenade non explosée sur le sol, près de l’ascenseur.» Mais personne de visible. Pas d’assaillants. Pas de victimes.

La grenade, immortalisée plus tard par un photographe d'AP.

Les trois hommes continuent à progresser. Prudemment. Et tombent sur un bras. «Il n’y avait pas de corps. Juste ce bras. Je me souviens d’une bague qui brillait à un doigt. Ce n’est que bien plus tard que j’ai appris que c’était le bras d’un des cinq terroristes, qui s’est fait exploser à une cinquantaine de mètres de là, tuant cinq personnes qui mangeaient sur une terrasse», commente-t-il.

Durant toutes ces longues minutes, Serge Medic ne savait pas dans quel(s) bâtiment(s) étaient les djihadistes des shebab, qui revendiqueront l’attaque. Des coups de feu ne cessaient de retentir. Le Lausannois s’est souvent senti bien trop exposé, ne sachant pas d’où les balles pourraient venir. Mais il a continué à avancer, toujours accompagné de ses deux acolytes.

«Ils se sont mis à nous tirer dessus»

Le trio s’est finalement retrouvé devant l’hôtel Dusit. Dont l’entrée vitrée avait été criblée de balle. «On savait qu’ils étaient dans l’hôtel. Mais aussi qu’ils pouvaient avoir des otages. Alors nous sommes entrés. Tout était vide. On marchait sur les morceaux de verre et ça faisait du bruit. Peut-être trop de bruit. En tout cas ils se sont mis à nous tirer dessus. Je ne les ai pas vus. Je ne sais pas d’où ils tiraient», témoigne Serge Medic.

Les trois hommes détalent immédiatement et se retranchent derrière deux grosses colonnes. Au bout de la petite rue, ils aperçoivent enfin des renforts. Une dizaine de policiers. L’un après l’autre, les trois hommes vont courir se réfugier vers les agents, tout en tirant vers une fenêtre de l’hôtel grande ouverte, pour éviter d’être pris pour cible par un terroriste.

Serge Medic a pu récupérer des images de vidéosurveillance sur lesquelles on le voit lors de l'attaque, pistolet à la main.

Le nouveau petit groupe se retrouve alors tout proche d’un autre bâtiment, de cinq étages. Est-il occupé par des assaillants? Y a-t-il des otages? Les policiers et le trio de civils armés n’en savent rien mais décident de tenter de le sécuriser. Étage après étage. Porte après porte.

Derrière beaucoup de portes closes, des femmes et des hommes qui tentent de se cacher. Il faut les convaincre que ce sont bien des policiers qui sont là, venus les délivrer. Et pas des djihadistes venus les abattre. Des négociations orales qui peuvent être longues. «Puis on trouvait des personnes cachées sous des bureaux. Ailleurs, trois sont sortis d’une armoire. Il y avait en fait beaucoup plus de monde qu’on le pensait», explique Serge Medic.

Un couteau de cuisine à la main

Avant de gagner les toits, la longue libération du bâtiment se termine au dernier étage devant des locaux appartenant à Pernod Ricard. «L’homme avec qui nous discutions était méfiant, il refusait d’ouvrir.» Après de longues palabres, le Suisse est alors témoin d’une scène tragicomique. La porte s’ouvre enfin. «Face à nous se dressait le patron, un couteau de cuisine à la main. Tous ses employés étaient derrière lui, certains armés de ciseaux… C’est un bon patron, chapeau à lui», sourit le Lausannois.

«En tout, il y avait peut-être entre 50 et 70 personnes dans ce bâtiment. Nous n’avons vu aucun blessé. Mais j’ai appris plus tard qu’un des dix policiers qui nous accompagnait a trouvé la mort plus tard dans la journée», ajoute-t-il.

Serge Medic raconte être resté sur place jusqu’à 22 heures. Les forces spéciales, arrivées avec deux blindés, ont alors évacué la zone. Il est rentré chez lui.

Divorcé, deux grands enfants qui habitent toujours dans la région lausannoise, il raconte l’inimaginable avec un calme étonnant. N’a-t-il pas eu peur? «Je n’avais évidemment jamais vécu rien de comparable. Mais je crois que j’étais assez calme», répond-il sobrement.

Fier d’avoir pu aider

Le Lausannois n’a pas de formation militaire. Mais dit s’entraîner régulièrement avec des forces spéciales locales. Et c’est un pro du tir sportif, qu’il pratique très fréquemment. Des spécificités qui expliquent probablement en partie ses actions.

Et aujourd’hui, comment se sent-il? «Ici, on me félicite, des médias locaux parlent de moi. Je suis fier d’avoir pu aider», note-t-il. «Mais je ressens aussi une frustration de ne pas avoir pu lutter contre les terroristes. Mais quand on a un pistolet et qu’en face il y a des kalachnikovs, on ne peut vraiment rien faire», répond-il.

Les quatre djihadistes retranchés dans l’hôtel ont été abattus mercredi matin.

Créé: 18.01.2019, 08h53

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