Jeudi 15 novembre 2018 | Dernière mise à jour 00:48

Patrouille des Glaciers «Ils avilissent la montagne»

Célèbre guide et spécialiste mondial des avalanches, Werner Munter est l’un des rares résidents valaisans à afficher son hostilité à l'événement militaire. Interview.

Édito: une escale vers le «sublime»

«La Patrouille des Glaciers est un avilissement du sublime de la haute montagne.» Werner Munter a la dent dure et le verbe haut lorsqu’il s’agit de porter un regard critique sur la mythique course de ski-alpinisme dont les vainqueurs seront connus aujourd’hui.

Concédons au célèbre guide qu’il n’est pas le plus mal placé pour parler. Ce «vieux sage», que certains détracteurs taxeront de «vieux fou», réside à Arolla au milieu d’un parcours qu’il connaît par cœur, et a six décennies d’alpinisme derrière lui. Certes, il force le trait parfois, tel le libre penseur qu’il a toujours été et ses propos feront l’effet d’une avalanche pulvérulente sur certains esprits. Mais on peut puiser dans son discours de quoi alimenter sa réflexion.

Difficile de nier par exemple que l’envie de «faire savoir» en plus de simplement «faire» est rarement absente des motivations des patrouilleurs. Ni que le bilan écologique de la PdG n’est guère positif. Mais pour avoir vécu la course de l’intérieur cette année, nous sommes d’avis que le bilan humain, lui, l’est largement et remporte la mise.

Au cours de ses longues heures d’effort, de nombreux concurrents auront été poussés à dépasser ce qu’ils croyaient être leurs limites physiques et psychiques, et à explorer ce qui venait après, un exercice jamais vain. D’autres encore auront découvert la haute montagne à l’occasion de la course. Laquelle aura planté en eux les graines d’un désir d’y retourner un jour entre amis et d’acquérir les connaissances pour cela. Et pour ceux-là, la PdG aura été une étape, un passage obligé vers le «sublime» cher à Werner Munter.

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Vous dévoiliez récemment dans Les Alpes votre opposition à la Patrouille des Glaciers. Que reprocher à cette course?

D’être un avilissement du sublime de la haute montagne! Cet univers est dangereux par nature. Pour la PdG, l’armée y trace une piste sécurisée de Zermatt à Verbier et la transforme en décor de théâtre où les hommes jouent aux héros! Cela m’évoque aussi «Les maquereaux des cimes blanches» de Chappaz sauf que là, les maquereaux sont les militaires qui castrent la montagne pour soigner leur image et aiguiser leur logistique. Collaborer à ça en tant que guide, c’est passer à côté de sa vocation!

«La haute-montagne, ce n’est normalement pas Disneyland mais avec la PdG si», Werner Munter, guide de montagne et spécialiste mondial des avalanches. Photo: Sébastien Anex

Selon vous, la PDG n’a rien à voir avec l’aventure.

Dans l’aventure véritable, l’issue est incertaine. Or n’importe qui d’un peu sportif avec un bon entrainement peut boucler la PdG. Dans cette course, rien n’élève vers le sublime. Le plaisir consistant à chercher son chemin dans ce désert de glace et de rocher est absent. En haute-montagne, on est à un pas de l’au-delà. Une telle intimité, ne se partage qu’en petit comité. La PdG, elle, relève du tourisme de masse.

Comment interprétez-vous la popularité de la course?

80% des participants ne sont pas de véritables alpinistes. Seuls, ils s’ennuieraient à mourir en montagne. Ce qui intéresse nombre d’entre eux, c’est de clamer sur Facebook: «I did it!» («Je l'ai fait!», ndlr). Sans ça, la moitié ne seraient pas là. Mais en Valais, si tu finis la PdG, tu deviens quelqu’un… Un autre problème est que la Patrouille donne une image inoffensive de la montagne. Résultat: certains inconscients vont s’entraîner avec l’équipement de course. Soit une combi synthétique aérodynamique et un sac dans lequel on peut à peine glisser un mouchoir! Deux personnes ont ainsi perdu la vie, dans le froid, en 2014 au Pigne. Et récemment, un milliardaire allemand disparaissait à Zermatt alors qu’il s’entraînait sur un glacier. Seul!

D’après vous, Arolla est «un pays sous occupation» pendant cinq semaines à cause de la course. C'est à dire?

Avant, pendant et après la PdG, Arolla est un pays sous occupation! L’armée coupe la route. Des hélicos vont et viennent dans un brouhaha perturbant la faune. Écologiquement et financièrement, c’est un gaspillage colossal! Des soldats ont par exemple passé des jours à tasser mécaniquement la neige sur le glacier de Stöckji pour y creuser des «autoroutes» pour les coureurs. Quelle aberration! Beaucoup pensent comme moi mais peu osent le dire!

Quelle serait les alternatives acceptables à vos yeux?

Redimensionner la course à disons 100 participants (ndlr : contre environ 4720 aujourd’hui) sur un parcours peu préparé aurait du sens. Une autre option serait d’installer tout l’hiver des bornes le long du parcours pour attester du passage des alpinistes et établir un classement.

Avez-vous déjà vous-même réalisé le parcours de la PdG ?

À de nombreuses reprises et dans les deux sens. Mais toujours en conditions réelles et en général sur trois jours afin d’escalader un beau sommet au passage. Les records de vitesse me laissent froid. Dans ma jeunesse, j’ai été rapide lorsque les conditions s’y prêtaient. Mais le plaisir que j’y trouvais ne résidait pas dans la comparaison avec d’autres. La PdG est un sous-alpinisme sans âme: du sport! (Le Matin)

Créé: 21.04.2018, 14h11

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