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Cannabis Bernard Rappaz: «En Suisse, on y arrivera aussi!»

Pour le cultivateur valaisan, la Californie a donné un signal énorme en libéralisant le marché récréatif du chanvre. Notre pays devrait s’en inspirer.

Bernard Rappaz a testé le cannabis légal, le fameux CBD. «C’est un peu comme la bière sans alcool», a-t-il estimé.

Bernard Rappaz a testé le cannabis légal, le fameux CBD. «C’est un peu comme la bière sans alcool», a-t-il estimé. Image: Maxime Schmid

La Suisse pas plus bête que la Californie

En Suisse, une personne sur trois admet avoir tiré sur un joint au moins une fois dans sa vie. Bamboulé! C’est à peine croyable. Un tiers du pays a donc enfreint la loi fédérale sur les stupéfiants. C’est beaucoup pour une loi qui date de 1951 et qui, de toute évidence, n’a fait que punir depuis, sans avoir enrayé le moins du monde l’intérêt des gens pour le cannabis et ses effets.

Certes, depuis quelques années, les sanctions ont été revues à la baisse. Depuis 2013, les consommateurs paient généralement une amende de 100 francs. Mais le Tribunal fédéral a donné raison, en septembre dernier, à un Bâlois qui contestait cette prune. Du coup, la confusion s’installe. Une fois de plus, la répression se joue à la tête du client. Mieux vaut fumer à Zurich qu’à Sion ou à Lausanne.

Depuis 1951, la politique du cannabis a mis en prison des jeunes qui n’auraient jamais dû s’y trouver. Elle a plongé des parents dans une angoisse qui aurait pu leur être évitée mille fois. L’impératif de santé publique, défendu par la ligne dure des antidrogue, n’a jamais abouti à l’éradication promise du mal.

La Californie a donc décidé de passer à un marché régulé. La Suisse, qui lui envie sa Silicon Valley, devrait lui emboîter le pas. Cela porterait un coup sérieux au marché noir, au deal, et permettrait à l’État de percevoir l’impôt sur ce commerce. Le gouvernement californien parle de 5 milliards. La Suisse, cinq fois moins peuplée, peut espérer deux ou trois centaines de millions. De quoi boucher un ou deux trous dans les assurances sociales et faire de la place dans les prisons. Bamboulé!

(Image: iStock/Océane Haenni)

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Il a commencé à cultiver du chanvre en 1971. Après de multiples affaires avec la justice valaisanne, il a été condamné à 5 ans et 8 mois de prison pour violation de la loi fédérale sur les stupéfiants. S’en sont suivies plusieurs grèves de la faim retentissantes. Finalement, Bernard Rappaz est libre depuis mai 2016 et vit haut perché à Isérables (VS). Le pionnier du chanvre récréatif en Suisse salue la libéralisation intervenue en Californie. Pour lui, la Suisse devrait suivre ce chemin, mais cela prendra du temps. Aujourd’hui, il constate surtout que l’essor du marché du cannabis à moins de 1% de THC (le CBD, comme on dit dans le milieu) a été extraordinaire en 2017.

Vous qui avez été condamné pour le chanvre illégal, avez-vous testé le cannabis légal?

Quand j’en ai entendu parler, j’ai bien rigolé. Mais finalement, cette possibilité a ouvert un marché incroyable en très peu de temps. Même à Isérables, on en trouve au petit supermarché du coin. Ça a le même goût, la même odeur, la même consistance que le chanvre avec THC. C’est un peu comme la bière sans alcool. Ce qui est important, c’est que le CBD démontre tout à coup qu’il est possible de réguler ce marché. Cela dit, sa consommation reste la pointe de l’iceberg. 90% préfèrent le chanvre avec du THC…

Que représente pour vous la régulation du marché du chanvre en Californie?

C’est un signal énorme. Cette année, le Canada – qui est un marché encore plus grand – devrait suivre. Je constate que la Suisse a toujours suivi la politique des États-Unis en matière de répression depuis que le chanvre a été interdit dans les années 1950. L’ouverture de certains États américains est un signe que l’on peut changer de chemin.

Pourtant, la Suisse a refusé en 2008 de libéraliser?

En 2008, deux tiers des gens étaient contre. En ce moment, d’après les sondages, ce serait l’inverse, une majorité des deux tiers seraient pour. Il y a une évolution, c’est certain. On va y arriver et j’espère que cela se fera avant ma mort… Mais sur le plan politique, il y a la force de l’habitude, les remises en question sont très difficiles.

Où se situe, selon vous, cette force de l’habitude?

Il ne devrait pas y avoir de perception différente à gauche ou à droite pour ces questions de stupéfiants. Mais pour certains, à droite, la lutte contre les drogues reste un sujet populiste, une sorte de cheval de bataille où l’on peut se montrer intransigeant. Pourtant, c’est une utopie totale de croire qu’il suffit d’être contre pour régler un problème lancinant depuis tant d’années.

Pour vous, la répression demeure un échec?

La répression est responsable du marché noir et de tous les problèmes qui vont avec. Le jour où l’on régulera, on fera de la place dans les prisons. Cela résoudra le problème de leur surpopulation. Pour la justice, on est rapidement un trafiquant, il suffit de dépasser les dix grammes et d’en vendre à des copains. 60% des gens qui sont en prison le sont à cause de la loi sur les stupéfiants et parmi eux une bonne majorité à cause du chanvre.

Quels sont les avantages d’une régulation du marché?

On peut diminuer la consommation. C’est ce qui s’est passé au Portugal depuis des années. Si on élimine cette culture de l’interdit, on rend le produit moins attractif pour une catégorie de consommateurs, notamment chez les ados. En France, où la politique est très répressive, il y a cinq fois plus d’ados qui consomment qu’aux Pays-Bas, où elle est plus permissive. Là où l’on renonce à la répression, il y a moins de tabous, moins d’abus, les jeunes sont mieux informés.

Pourtant, il semble que pour bien des parents, l’interdiction semble la meilleure protection pour leurs enfants?

Cette politique fait surtout des dégâts humains inutiles. Des collégiens ont été empêchés d’étudier parce qu’ils avaient fumé trois joints. Des apprentis ont perdu leur job pour la même raison. Tout cela est totalement contre-productif et détruit des familles. Si je prends mon exemple, ce sont mes parents qui m’ont dénoncé à la police dans les années 1970! Je ne leur en veux pas car il y avait une telle diabolisation du produit à l’époque… Mais aujourd’hui, les parents sont mieux informés et doivent faire la part des choses.

Vu l’évolution du cannabis légal, est-ce que vous avez des projets de revenir aux affaires?

Vous savez, je toucherai l’AVS à partir du mois de mars. En fait, l’État m’a déjà mis à la retraite anticipée avec les procès qui ont causé ma faillite. En tout, avec les amendes, les frais de jugements, les créances compensatoires, j’en ai eu pour un demi-million de francs. Je peux dire qu’on m’a tué financièrement. Mais je reste un militant de la cause. Il y a beaucoup de choses à développer. Je vois qu’en Californie les milieux de l’alcool ne s’opposent pas frontalement à ceux du chanvre. Ils veulent lancer du vin au chanvre, ce que j’ai essayé de faire en Valais il y a vingt ans! (Le Matin)

Créé: 04.01.2018, 14h27

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