Mardi 25 septembre 2018 | Dernière mise à jour 13:08

Reportage Cervin, à la pointe du rêve

Des alpinistes du monde entier espèrent escalader le mythique sommet suisse. Nous avons suivi ceux qui l’ont fait le 7 juillet dernier. Récit et témoignages.

Le tour d’un mythe en chiffres

Kurt Lauber est le gardien de la Hörnlihütte depuis 25 ans. Le guide zermattois de 57 ans a gravi 400 fois le Cervin, soit deux fois moins que le recordman absolu, feu son oncle Richard Andenmatten. Il est bien placé pour résumer les chiffres qui ont fait la légende de ce sommet mythique culminant à 4478 m.

Le plus jeune alpiniste à l’avoir réussi fut son fiston Kevin, qui n’avait que 8 ans. Chaque été, de fin juin à fin septembre, 2500 alpinistes, parmi lesquels 15 à 20% de femmes, tentent d’escalader le Cervin; 80% d’entre eux s’y risquent escortés d’un guide.
Seuls 40% des candidats empruntant l’arête du Hörnli, une des 4 voies classiques, atteindraient le sommet.

Le Matterhorn est la montagne la plus meurtrière du monde. Quelque 600 alpinistes y ont perdu la vie. Depuis la reconstruction de la cabane en 2014-2015 et la limitation de sa capacité à 130 places, contre 170 auparavant, ce chiffre est en baisse.

Avec un minimum de 150 fr. la nuit en demi-pension, la Hörnlihütte (3260 m) est la cabane la plus chère des Alpes. Rallier le Cervin depuis là représente 1200 m de dénivelé et prend 4 à 6 heures. Entre le parking de Täsch, le guide, la cabane, les télécabines menant au Schwarzsee et le voyage, deux jours de Cervin peuvent revenir à quelque 2000 francs.

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Claude-Alain Gailland et moi sommes assis dans la télécabine nous redescendant du Schwarzsee vers Zermatt (VS). Mon épuisement s’était peu à peu transformé en silence, et voici que mon guide le brise pour résumer à sa façon les douze heures que nous venons de vivre: «Maintenant, tu peux la regarder en face!» Son «la» désigne la montagne au sommet de laquelle nous étions six heures et demie auparavant. Elle s’éloigne, mais sa puissante aura nous enrobe encore. C’est peut-être la plus célèbre de toutes. La plus belle aussi sans aucun doute. C’est le Cervin, dont la «conquête» s’est faite il y a 153 ans, jour pour jour, demain.

Le matin du 7 juillet, comme 24 autres alpinistes (dont trois femmes) qui en rêvaient depuis des années, nous nous sommes levés à 3 h 45 pour tenter de l’escalader depuis la cabane du Hörnli par l’arête nord-est du même nom. Cette «voie normale suisse» est cotée «assez difficile». Histoire d’immortaliser la procession de lampes frontales progressant dans la pénombre, nous partons les premiers. Ce privilège est réservé à un guide zermattois, désigné la veille autour de la grande table de bois où ces pros préparent la «course», un verre de blanc à la main. Nous avons obtenu son indispensable bénédiction pour être l’exception qui confirme la règle.

Juste derrière la cabane du Hörnli nous attend un premier mur presque vertical. Beaucoup l’ont repéré la veille. Une vierge y trône. «Cette statue a été placée là pour le 100e anniversaire de la première ascension par Edward Whymper, pour protéger les alpinistes», explique Kurt Lauber. Le légendaire gardien de la cabane estime que sa montagne fétiche a 600 morts sur la conscience. Plusieurs plaques vissées dans le gneiss (un type de roche) en témoignent le long du chemin. Le Cervin est de loin la montagne la plus meurtrière du monde. Sa dernière victime y a perdu la vie le 27 juin. Elle était seule.

«Même avec 100 ascensions derrière moi, c’est un risque que je ne prendrai jamais», commente Claude-Alain Gailland. Une majorité des alpinistes sont accompagnés d’un guide. Ceux qui choisissent de faire exception galèrent. Trouver la voie du premier coup dans ce dédale de rochers en équilibre instable relève de l’impossible. «Il y a un itinéraire par endroits invisible à suivre absolument car les rochers instables y ont été balayés au fil du temps par les nombreux passages. Passer quatre mètres d’un côté ou d’un autre est bien plus lent et peut provoquer des chutes de pierres», rappelle Claude-Alain Gailland, fondateur du bureau No Limits Experience.

Face à notre petitesse

Monika Taigiszer et Viktor Zichó le prouvent malgré eux. Par purisme et par manque de moyens, ces passionnés de 25 ans ont choisi de tenter le coup seuls. Ils suivent le fil de l’arête, ce qui semble logique, et perdent d’emblée du temps à escalader et désescalader un «gendarme» dans la nuit alors qu’il «suffisait» de le contourner. Au final, le duo atteindra le sommet mais ne reviendra à la cabane que vingt-deux heures après son départ! Ces Hongrois attachants et durs au mal conforteront au passage leur philosophie: «Il faut jouir du chemin, pas du sommet qui ne constitue que la cerise sur le gâteau!»

Le début de l’ascension est magique. Il fait – 2 degrés. Nous évoluons au-dessus d’une mer de nuages. Le jour se lève sur les glaciers et sur les 4000 voisins. Ils étaient là bien avant nous et le seront bien après. Notre petitesse nous saute au visage. Paradoxalement, cela fait du bien. Les soucis qui nous attendent dans la vallée sont oubliés. Seul le présent compte. Malgré l’effort et l’altitude, Ivana Miranda rayonne. «J’aime cet univers. On y voit les choses d’un autre œil avec davantage de hauteur», explique la Brésilienne de 40 ans. Même si elle peine un peu dans les passages techniques, cette architecte de métier ne cesse jamais de sourire. Elle réalise un grand rêve. Ça se voit, et cela nous porte.

Peu d’alpinistes tentent l’ascension aujourd’hui. Cela nous épargne les bouchons habituels lorsqu’ils sont jusqu’à 130 en haute saison. Mais notre ascension est rendue difficile par la neige qui s’est invitée là quelques jours auparavant et dont les restes obligent à chausser les crampons bien plus bas que d’habitude. Escalader les rochers, par endroits givrés, avec ces «serres» métalliques aux pieds est bruyant et pénible pour les genoux.

«Juge de paix» à 4003 m

Après deux heures quarante-cinq d’efforts encordés, nous voici au légendaire refuge de Solvay. Cette bicoque de bois de 20 m2, posée à 4003 m à même la falaise, n’est en réalité qu’un abri de secours. C’est le juge de paix de l’ascension. Pour des raisons de sécurité, les guides locaux se sont fixé pour règle de redescendre tout client n’y parvenant pas en moins de trois heures, ce qui suscite bien des frustrations.

Après une pause panoramique, nous repartons. Des cordes fixes en chanvre de 5 cm de diamètre jalonnent les parties les plus délicates de la voie. Whymper et ses complices n’avaient pas eu ce luxe lors de leur «première» du 14 juillet 1865. Nous mesurons mieux la grandeur de leur exploit! La montagne a été considérablement «équipée» depuis. Ailleurs, ainsi, des broches métalliques scellées dans la roche permettent par endroits de s’assurer. Lorsqu’il n’y en a pas, Claude-Alain passe la corde qui nous relie derrière des «becquets rocheux».

Faute d’acclimatation et d’entraînements suffisamment longs, la fatigue se fait sentir. La progression est lente, le souffle court et les muscles des jambes sont «dans le dur». Sur les derniers 150 m, on abandonne l’arête pour filer droit vers le sommet dans une pente neigeuse de la face nord. «Ce dernier bout a été très pénible à cause de l’altitude, de la neige, des muscles endoloris et d’un méchant petit vent», résume Thomas Koch, alpiniste zurichois de 52 ans. À quelques mètres du but, la statue d’un saint Bernard rondouillard nous accueille. Mon guide enroule notre corde autour du cou de ce saint patron des alpinistes, le temps que la courte arête neigeuse finale se libère. «C’est de là en 2014 que Géraldine (Fasnacht) a réalisé le premier saut en wingsuit du Cervin, on avait fait la montée ensemble en huit heures dans 30 cm de fraîche», se souvient le Bagnard en désignant un éperon perché au-dessus du vide quelques mètres plus bas.

Nous voilà repartis. En une petite minute, nous atteignons le sommet italo-suisse à 4478 m. La vue à 360 degrés donnant jusqu’à 200 km au loin est magnifique. La Brésilienne Ivana Miranda arrive peu après, plus rayonnante que jamais. «C’est un moment de grande émotion, une grande sensation d’accomplissement», confie de son côté le Danois Jesper Winther entre deux rafales. Accolades, bises, poignées de main et photos souvenirs entérinent la victoire. Nous avons «sorti la voie», comme on dit. Le plus beau est fait mais pas le plus dur… Restent cinq heures trente de pénible «désescalade» et de jouissifs rappels jusqu’à notre point de départ, puis une heure quinze de marche jusqu’à la télécabine. «Il faut rester vigilant car c’est là que surviennent la plupart des accidents», prévient Claude-Alain Gailland. Et c’est reparti! (Le Matin)

Créé: 13.07.2018, 07h20

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