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Pesticides La dangereuse intox des CFF

Pour désherber les rails, la compagnie ferroviaire continue d’utiliser du glyphosate, considéré comme «potentiellement cancérigène». Les chiffres officiels ne reflètent qu’une partie de la réalité.

Pour justifier l’augmentation de l’utilisation de pesticides
pour désherber les voies ferrées, les CFF évoquent «une croissance variable des plantes».

Pour justifier l’augmentation de l’utilisation de pesticides pour désherber les voies ferrées, les CFF évoquent «une croissance variable des plantes». Image: Jean-Guy Python

Quelques chiffres

3,2 tonnes de glyphosate ont été utilisées par les CFF
en 2016, soit…


68% d’augmentation par rapport à 2013. Les Chemins de fer fédéraux avancent la «taille variable» des plantes comme explication.


1% du total des achats de glyphosate en Suisse sont à imputer aux CFF, qui sont les seuls à pouvoir l’appliquer en milieu urbain.

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Les CFF dispersent chaque année des tonnes de glyphosate sur l’ensemble des rails à travers le pays, y compris en zones urbaines et dans les gares. Les herbicides ont beau être interdits sur les routes, les chemins et les terrasses depuis plus de trente ans dans les zones publiques, et depuis 2001 chez les privés, la compagnie ferroviaire dispose d’un régime d’exception. Mais est-ce vraiment dangereux pour la population?

«Potentiellement cancérigène»

En mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l’OMS avait identifié le glyphosate comme étant «potentiellement cancérogène». Ce produit est le principe actif de nombreux herbicides. C’est notamment le cas pour le célèbre RoundUp de Monsanto.

Si l’utilisation ferroviaire du produit est à la baisse sur ces 20 dernières années, 3,2 tonnes de glyphosate ont été pulvérisées par les CFF en 2016. Soit une augmentation de 68% par rapport à 2013. Une variation que les CFF expliquent par la «croissance variable des plantes» d’une année à l’autre.

Cette utilisation se fait de «manière ponctuelle et extrêmement limitée», affirme Frédéric Revaz, porte-parole de l’ex-régie fédérale. «Les plantes posent un problème de sécurité sur la voie ferrée», rappelle encore ce dernier.

L’herbicide est dispersé manuellement, une fois par année (au printemps). Cette tâche est sous-traitée à différentes entreprises tierces, qui varient selon les cantons. «Seul du personnel spécialement formé à cet effet est autorisé à utiliser les herbicides», précise encore l’ex-régie fédérale.

Les CFF n’utilisent pas de RoundUp. Malgré nos demandes répétées, la compagnie ferroviaire a refusé de divulguer le nom du produit utilisé, évoquant la liberté de marché. Seule certitude: le produit figure sur la liste des 121 produits autorisés par l’Office fédéral de l’agriculture.

Derrière ce secret économique se cache un autre enjeu. Il est impossible de savoir la quantité réelle de produit utilisé sans connaître le nom exact du produit utilisé. En ne mentionnant que le tonnage du principe actif, le glyphosate, plutôt que le volume total d’herbicide pulvérisé, les CFF n’indiquent ainsi qu’une réalité partielle.

À quel point? Il est impossible de le savoir précisément. Si on prend l’exemple du fameux RoundUp évoqué précédemment, le glyphosate représente 41% du produit total. Dans les faits, les CFF pourraient ainsi épandre jusqu’à deux fois plus de pesticides que les 3,2 tonnes de glyphosate évoquées dans leur rapport 2016.

Seuils de protection trop timides

Docteur en toxicologie, Robin Mesnage avertit que le glyphosate, qui est «potentiellement cancérogène» donc, n’est que la «pointe de l’iceberg». Des métaux lourds sont notamment retrouvés dans certaines formules. Le scientifique français avance que les seuils de protection actuellement en vigueur devraient être divisés par dix afin de protéger les populations à risque (enfants, femmes enceintes, etc.).

Selon un rapport de Pro Natura datant de 2015, les pesticides se retrouvent dans de nombreux aliments (fruits, légumes, viandes), dans une proportion allant jusqu’à 80%. L’utilisation intensive du glyphosate dans l’agriculture reste au cœur de ce problème de santé publique.

INTERVIEW
Robin Mesnage, Docteur en toxicologie

Toxicologue au réputé King’s College de Londres, le Dr Robin Mesnage est le coauteur de la seule étude menée sur le long terme du RoundUp. Il est spécialiste des effets des pesticides sur la santé.

Vous affirmez que le glyphosate n’est que la «pointe de l’iceberg». Pourquoi?

La communauté scientifique est restée à la surface en ciblant seulement le principe actif: le glyphosate. Sous l’eau, il y a des dizaines de produits. Si on prend comme exemple le fameux Round­Up, il peut être jusqu’à 1000 fois plus toxique sur le glyphosate seul que sur des cellules humaines.

Qu’est-ce qui rend ce cocktail si dangereux?

Il existe 750 formulations différentes. Certaines molécules sont déclarées, d’autres pas, secret industriel oblige. On sait qu’il peut y avoir des métaux lourds qui ne sont pas pris en compte dans les analyses. Le RoundUp peut aussi contenir du POEA (ndlr: polyoxéthylène amine), molécule qui attaque les feuilles pour permettre au glyphosate de pénétrer dans les plantes. Corrosive pour l’homme, elle joue un grand rôle dans la toxicité.

On ne connaît donc pas l’ampleur du problème?

Non, parce qu’il y a un gros problème d’évaluation scientifique. Les formules complètes des produits ne sont pas testées. Les conséquences des expositions pendant les périodes les plus sensibles de la vie (enfance, puberté ou grossesse) ne sont pas observées.

Le réel danger de ces produits pourrait donc être découvert dans plusieurs années?

Oui, on a toujours un train de retard. Je pense notamment au pesticide DDT, qui a été largement utilisé dans les années 60 avant qu’on prenne la mesure du danger. On ne se rendra peut-être compte de l’ampleur du danger que dans vingt ans pour le RoundUp et le glyphosate.

Existe-t-il un risque direct pour les populations qui vivent près des voies ou des gares?

Oui, il peut y avoir un risque local car les produits peuvent se propager en cas de vent. On ne connaît pas très bien les effets du RoundUp, mais les effets cancérogènes probables sont les plus préoccupants.

Comment expliquez-vous que le glyphosate soit toujours largement utilisé?

C’est très inquiétant de voir que peu de moyens sont mis en place pour trouver des solutions. Et ce, malgré une forte attention médiatique et scientifique. Imaginez les risques pour les autres pesticides dont on ne parle pas…

Quelles solutions existent?

Une interdiction pure et simple ne serait pas la meilleure solution. Une première étape serait de renforcer les seuils de protection. On sait que le glyphosate est mélangé avec d’autres produits toxiques. On pourrait donc appliquer un principe de précaution et diviser par dix les seuils de protection actuels. Cela permettrait de protéger les populations les plus à risque. (Le Matin)

Créé: 14.06.2017, 11h41

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