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LAÏCITÉ Le débat sur la circoncision pose la question de la religion à l'hôpital

Le problème de l'intégrité corporelle n'est pas le seul problème que provoque la pratique de la circoncision religieuse par des médecins.

Jacques de Haller, président de la FMH: il estime que le médecin ne se met pas au service d’une religion lorsqu’il pratique une circoncision rituelle.

Jacques de Haller, président de la FMH: il estime que le médecin ne se met pas au service d’une religion lorsqu’il pratique une circoncision rituelle. Image: Laurent Crottet / Le Matin

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La question de l’intégrité corporelle des enfants n’est pas le seul problème épineux que pose la pratique de la circoncision religieuse par des médecins. Avant de traiter ces derniers en criminels, comme l’a fait le tribunal de grande instance de Cologne, il faudrait d’abord éclaircir une question préalable qui n’intéresse pas que le corps médical: jusqu’à quel point l’institution hospitalière doit-elle satisfaire des requêtes de nature religieuse comme la circoncision rituelle? Juriste, longtemps responsable du droit arabe et musulman à l’Institut suisse de droit comparé et auteur de «Circoncision: le complot du silence» (L’Harmattan, 2003), Sami Aldeeb estime que l’ablation du prépuce à des fins rituelles est fondamentalement contraire à la déontologie médicale: «La seule question à laquelle le médecin doit répondre est celle de savoir si le soin du patient justifie une telle opération. Sans raison médicale, on ne devrait pas avoir le droit de retirer un organe à une personne bien portante.» Aux yeux de Sami Aldeeb, la circoncision constitue une pratique «primitive et barbare» dont il souhaite l’abolition en toutes circonstances. Laissons de côté le débat souvent passionnel sur les méfaits ou les vertus de la circoncision. Demandons-nous plutôt si le médecin est encore dans son rôle lorsqu’il procède à l’ablation d’un prépuce pour qu’un enfant juif ou musulman soit inclus au sein de sa communauté religieuse. Derrière le praticien en blouse blanche, faut-il voir l’officiant requis par un rite initiatique?

Serment de Genève

«Je considérerai la santé de mon patient comme mon premier souci», proclame le Serment de Genève adopté par l’Association médicale mondiale, qui actualise le serment d’Hippocrate. La santé? La circoncision rituelle ne relève apparemment pas d’un tel souci. On aurait cependant tort de se fier aux apparences, réplique Jacques de Haller, président de la Fédération des médecins suisses (FMH): «En pratiquant la circoncision, le médecin ne se met pas au service d’une religion, mais d’une personne ou d’une famille. A mon sens, cela doit faire partie de l’accompagnement hospitalier.» Jacques de Haller rappelle ce que disait son collègue Charles-Henri Rapin, gériatre genevois décédé en 2008: «Cet homme qui, par son ouverture d’esprit, avait fait de l’hôpital un lieu accueillant pour tous, répétait volontiers que la spiritualité fait partie intégrante de la personne. On ne peut pas soigner les gens en faisant l’impasse sur cette facette souvent essentielle de leur vie.» Porte-parole du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), Darcy Christen s’exprime dans le même sens: «Comme service public, nous devons répondre au bien-être médical de nos patients, mais aussi rester attentifs à leurs attentes spirituelles.» Et il précise que les demandes de circoncision, lorsqu’elles ne sont pas imposées par des impératifs médicaux, se fondent sur deux types de raisons: les unes pouvant être qualifiées de «religieuses», les autres de «culturelles» (hygiénistes par exemple). «La laïcité n’est pas le déni de la religion, poursuit Darcy Christen. C’est plutôt en refusant de distinguer entre les raisons religieuses et culturelles que l’hôpital se montre laïc.»

Un peu de pragmatisme

Le porte-parole du CHUV ajoute que cette pratique se justifie aussi d’un point de vue pragmatique: «L’hôpital permet à ces interventions de se dérouler dans de bonnes conditions d’hygiène. On limite ainsi le risque qu’elles se fassent dans des conditions précaires, voire dans la clandestinité.» A cet égard, le débat sur la circoncision rituelle à l’hôpital rappelle donc celui sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG): parmi les arguments en faveur de sa légalisation, il y avait la nécessité de soustraire les femmes à la tentation d’aller frapper à la porte des «faiseuses d’anges». Cette comparaison mérite d’être prolongée. En Suisse, les médecins susceptibles de pratiquer les IVG ont la possibilité de les refuser en invoquant une «clause de conscience» qui n’est pas inscrite dans la loi fédérale, mais qui existe en pratique. En irait-il de même pour un médecin qui, jugeant que la circoncision rituelle heurte ses convictions ou sa conscience, défendrait son droit à ne pas devenir l’auxiliaire d’une quelconque religion? «On ne peut pas obliger un médecin à travailler contre sa conscience», répond Darcy Christen. «Je peux comprendre un tel refus de la part d’un médecin, estime de son côté le président de la FMH Jacques de Haller, mais pas de la part d’un hôpital qui doit assumer son rôle à l’égard de la collectivité.» Quant au juriste Sami Aldeeb, il doute fort que l’hôpital puisse laisser au médecin une liberté de choix réelle: «En règle générale, les circoncisions sont confiées à des médecins assistants qui ne peuvent pas les refuser sans l’accord de leur chef.» Médecin et historien de la médecine, Vincent Barras admet que la circoncision rituelle s’inscrit «à la frontière entre ce qui relève du soin et ce qui n’en relève pas. Mais on peut le dire aussi d’autres opérations comme celles de la chirurgie esthétique.» Lui-même s’affirme partisan d’une médecine «laïque et républicaine». En ajoutant aussitôt que ce n’est pas son opinion de médecin, mais de citoyen: «Je crois qu’il faut être attentif aux problèmes liés à la place de la religion à l’hôpital. Si l’on considère que la médecine est un bien public, ce n’est pas seulement aux médecins de leur apporter des réponses, mais à la société dans son ensemble.»

La naissance et la mort

Bien sûr, on n’imagine pas queles patients se débarrassent de leurs convictions religieuses en franchissant le seuil de l’hôpital. Parcequ’il s’agit d’un lieu où le patient est souvent pris en charge dans la totalité de sa vie: soins, séjour, repas… Mais aussi parce que l’hôpital est trop intimement lié à la naissance et à la mort pour que la religion n’y trouve pas de place. Les patients expriment donc des attentes légitimes comme le respect de certains interdits alimentaires par exemple. Mais il existe aussi des risques de dérives qu’Isabelle Lévy, auteure de plusieurs livres sur les pratiques religieuses en France, a répertoriées dans «Menaces religieuses sur l’hôpital» (paru l’an dernier aux Presses de la Renaissance). Ici, c’est un Témoin de Jéhovah qui refuse la transfusion sanguine. Là, une musulmane qui voudrait accoucher en burka… Isabelle Lévy observe une tendance au durcissement de telles revendications adossées à la foi. La question de la circoncision rituelle s’inscrit donc dans un débat plus large et sans doute promis à un bel avenir: où doit passer la ligne de démarcation, au sein de l’hôpital, entre ce qui est religieusement acceptable et ce qui ne l’est pas? La sérénité des soins est un critère essentiel pour effectuer ce partage, mais il n’est pas le seul. Isabelle Lévy rapporte le cas de patients qui acceptent d’être transfusés, mais à condition que cela se fasse avec le sang «pur» de leurs coreligionnaires. Même si une telle requête devait ne pas perturber les soins, serait-elle pour autant tolérable? (Le Matin)

Créé: 28.07.2012, 23h14

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