Dimanche 5 juillet 2020 | Dernière mise à jour 02:55

Bienne Les désoeuvrés chassés de la gare sonnent la révolte

Des interdictions de périmètre sont signifiées aux SDF, mais une pétition est lancée en leur faveur.

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Des désoeuvrés sur un banc, une canette ou une bouteille à la main: voilà l'image que Bienne donne sur sa place de la Gare. Est-ce une façon d'afficher la couleur d'une ville alternative? Faut-il au contraire cacher ces éclopés sous le tapis en les éloignant?

Gabriela Pereira est écrivaine. En lançant une pétition, elle a pris la défense de ses compagnons d'infortune, des gueules cassées comme Gery, travailleur tchèque de 39 ans dont le séjour est devenu illégal le 18 janvier dernier. Au coeur de son indignation: des interdictions de périmètre qu'elle estime attribuées arbitrairement et injustement.

100 francs d'amende

Mercredi dernier, Gery a eu affaire à la police pour la ixième fois. «Je bois deux gorgées de bière, et ils arrivent...», soupire-t-il. Il a d'abord été accosté par deux policiers en civil qui font dans le social et la prévention, tatouage au mollet. Puis par une patrouille en uniforme avec un chien, relax sur la forme, mais dure sur le fond: 100 francs d'amende! Passé la vingtaine, Gery n'a plus compté ses amendes. Il ne pourra pas les payer.

Le banc sans dossier qui fait face à la gare, ce n'est pas une aire de repos pour Gery, Gabriela, Jean-Luc et les autres, c'est un tissu social. «On se voit dès le matin, et si l'un de nous a quelques sous, il les dépense pour le groupe», témoigne Gabriela Pereira.

Pas homogènes

Les désoeuvrés semblent homogènes? Ils ne le sont pas: «Vous avez vu? Nous jetons nos déchets dans les poubelles, mais les nazis balancent leurs canettes dans les fleurs en crachant ostensiblement parterre», témoigne Gabriela. Les nazis?

«Une croix gammée tatouée, ça fait un nazi! Moi, je suis anarchiste, à gauche de la gauche», détaille Gabriela Pereira. Gery fait partie de la bande des gentils, mais que lui vaut une interdiction de périmètre?

«Il a un passif qu'on ne peut pas communiquer», dit un policier. «Il boit des canettes sans déranger personne. Au contraire: il porte assistance aux passants en difficulté», plaide son copain Jean-Luc. Gery n'est pas le seul amendé: «Moi, j'ai reçu 100 francs d'amende pour avoir pissé contre un arbre», témoigne Sébastien, en roulant une cigarette.

Thomas Hirschhorn

Quand il avait un emploi, Gery était, comme on dit, propre sur lui. Il buvait ses bières au «Café Brésil», où il était apprécié. L'été dernier, il était une cheville ouvrière de la «Robert-Walser Sculpture» de Thomas Hirschhorn, une intervention artistique qui a placé dans l'agora les laissés-pour-compte. Il a participé à sa construction en empilant des palettes, permettant ensuite à Gabriela Pereira d'y écrire pendant trois mois, parmi de nombreux intervenants.

Depuis qu'il est sans emploi et sans autorisation de séjour, Gery dort sur un matelas qui sent l'urine des autres. Il s'est acoquiné avec une buveuse qui squatte parfois les WC du «Café Brésil» pour se faire une beauté en laissant du désordre, sans rien consommer.

Un hamburger

Sur la terrasse du «Burger King», en bordure du périmètre B interdit, les désoeuvrés occupent souvent une table avec leurs bières, commandent un hamburger pour tous, piquent du nez quand la nuit passée dehors n'a pas été réparatrice.

Sur un rapport établi le 19 mai dernier, la police reproche à Gery d'avoir consommé des bières et d'avoir participé activement à une conversation, sans respecter les distances imposées: «On m'a verbalisé parce que j'étais assis à moins de deux mètres de ma copine, alors que je dors avec elle», s'indigne-t-il. Selon la police, des passants se sont visiblement sentis «irrités» et «dérangés». L'ordre public a été troublé.

Salle d'attente

Interdit de salle d'attente après s'y être assoupi, son copain Jean-Luc prend sa défense: «Le persécuter, c'est scandaleux! Gery n'a jamais agressé, ni importuné qui que ce soit. Au contraire: il a porté secours à un passant qui se sentait mal», dit-il.

La résistance s'organise autour de la pétition lancée par Gabriela Pereira. Il est question d'imprimer des affiches réclamant «une place de la Gare pour tous» et de contester juridiquement les interdictions de périmètre, comme à Berne en 2006.

Pourquoi Gery ne va-t-il au parc Heuer, occupé par d'autres démunis? «Je ne veux pas me bagarrer avec des toxicomanes», répond-il. La révolte sonne. Elle préfigure le prochain débat biennois, sur l'utilisation de l'espace public. «Ceux qui tournent chaque dimanche en Maserati font plus de bruit que nous», soupire Jean-Luc. Le débat est lancé...

Vincent Donzé

Créé: 06.06.2020, 17h45

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