Mercredi 19 février 2020 | Dernière mise à jour 17:03

Rencontre Didier Burkhalter: «L'Ukraine nous inquiète»

Le chef de la diplomatie suisse, Didier Burkhalter, estime qu’en contribuant à la paix en Europe de l’Est, notre pays tente d’assurer sa propre sécurité dans un monde qu’il juge dangereux.

Didier Burkhalter est rentré hier d’une visite de deux jours en Ukraine.

Didier Burkhalter est rentré hier d’une visite de deux jours en Ukraine. Image: Keystone

Didier Burkhalter a rencontré Petro Porochenko à au moins sept reprises. Aux yeux du conseiller fédéral, bien connaître la personnalité de son interlocuteur est un grand avantage pour obtenir des résultats.

«Les relations diplomatiques sont à la fois rationnelles et très humaines. En fait, ce n’est pas différent de la vie normale: si l’on ne connaît pas quelqu’un, il y a de grands risques de faire faux. Au contraire, comprendre le fonctionnement de l’autre, être capable de le décoder est l’un des rouages de la diplomatie. Je trouve cela très beau. Cela rend les choses magiques, comme tout ce qui est humain.»

En revanche, commettre des impairs peut avoir des impacts considérables.

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Vous avez rencontré hier le président ukrainien, Petro Porochenko. Quel message lui avez-vous transmis?

La Suisse est venue une fois de plus pour montrer qu’elle joue un rôle à part sur les questions de sécurité européenne. Il y a la Suisse de l’humanitaire, la Suisse de la médiation, la Suisse de l’OSCE (ndlr: Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe). Car, même si nous n’assurons plus la présidence de cette organisation, son fonctionnement nous correspond bien. Il est important que les chefs d’État comprennent notre spécificité.

Vous l'avez vu à de multiples reprises. Vous lui dites toujours la même chose et rien n'avance?

Certes, la situation n’avance pas et il y a toujours les mêmes problèmes. Mais nous ne parlons pas toujours de la même chose. Et le plus important à mes yeux, c’est d’être là, d’essayer d’améliorer, pas à pas, la vie des gens. Que ce soit sur le dossier de l’échange de prisonniers, des personnes déplacées ou encore de la création d’une zone de sécurité autour des infrastructures civiles.

Et le retrait des armes lourdes...

Oui, que ce point n’évolue pas est une très grande déception pour moi. 80% des personnes tuées ou blessées le sont à cause de ces équipements. Si on parvenait à éloigner ces derniers, on diminuerait considérablement les souffrances, tout en créant un début de confiance entre les deux parties.

Qu'est-ce qui coince, selon vous?

Nous avons pu, à travers l’OSCE, contenir le conflit assez vite. Cependant, nous n’arrivons pas à obtenir des parties qu’elles aillent jusqu’au bout du processus. Le problème, ce sont deux agendas inconciliables. Les prorusses veulent un statut spécial, avant quoi que ce soit. Les autorités ukrainiennes souhaitent d’abord le retour à la sécurité. Nous sommes dans une situation où il est capital qu’un camp fasse un pas.

Avez-vous peur que ce conflit aux portes de l'Europe et au parfum de guerre froide s'embrase de nouveau?

Le risque reste en effet très grand que le conflit s’envenime et dépasse les frontières de l’Ukraine. Ce pays nous a beaucoup inquiétés et continue de nous inquiéter. Il faut comprendre que la sécurité de la Suisse dépend de la stabilité européenne et que cette stabilité n’est pas du tout naturelle. Avec les tensions à l’est et plus globalement la montée en géopolitique d’États, comme la Russie et de pays émergents, qui veulent compter sur la scène internationale, nous sommes confrontés à un multipolarisme très important.

Est-ce forcément négatif?

Non, ce n’est pas forcément mauvais. Mais cela nous oblige à trouver de nouveaux équilibres. La multiplication des crises – je pense par exemple à la Corée du Nord ou au Yémen – accentue les risques de voir ces tensions locales se transformer en crises internationales. Nous vivons dans un monde dangereux. C’est pourquoi il est nécessaire que la Suisse contribue là où elle le peut à la stabilité.

C'est ça que votre engagement en Ukraine apporte aux Suisses?

Évidemment. Notre sécurité ne commence pas à notre frontière. Nous avons, en Suisse, une grande stabilité malgré nos différences, grâce à la culture du dialogue, de la recherche de solutions, du consensus. Ces caractères helvétiques amènent une capacité à produire de la sécurité à l’extérieur. Loin, mais pas si loin. Car si l’Ukraine partait en morceaux, l’impact serait immense sur l’Europe. Nous vivons de nos relations avec le reste du monde. Si le monde va mieux, la Suisse va mieux. Il y a une communauté de destin dans la communauté internationale.

La Suisse n'a pas pris de sanction contre Moscou, n'a pas condamné ses agissements en Ukraine ni reconnu son armement des séparatistes. La neutralité empêche-t-elle la critique?

Pas du tout. L’annexion de la Crimée par la Russie était une violation claire du droit international. Nous l’avons condamnée. C’est un exemple concret du fait que la neutralité n’empêche pas d’avoir des avis. Autre exemple: la Suisse n’est pas neutre par rapport au terrorisme.

Mais pour le Donbass?

La Suisse n’est pas membre de l’Union européenne. Quand Bruxelles décide de sanctions, Berne fait sa propre analyse de son côté: nous examinons le droit international, ainsi que les intérêts de notre pays. Dans ce cas précis, prendre des sanctions ne répondait pas à nos intérêts, alors que nous avions la présidence de l’OSCE et étions chargés du processus de paix en Ukraine. Mais nous avons pris des mesures pour éviter d’être utilisés comme une place de contournement des sanctions.

Quelle attitude la Suisse doit-elle adopter vis-à-vis de Moscou?

Nous gardons la même attitude depuis des années. Nous avons, avec la Russie, un dialogue extrêmement intense sur une vingtaine de thématiques. C’est cette relation très forte qui nous donne la capacité d’échanger avec Vladimir Poutine, les yeux dans les yeux, sur tous les sujets. Avec des positions qui sont parfois publiques et parfois non. Être proches ne signifie pas être d’accord sur tout.

Quelle lecture faites-vous de ce monde divisé quasi en deux: celui qui estime que la Russie avance ses pions dans l'ombre et à sa guise partout, et celui qui pense que tout cela n'est que propagande occidentale?

J’en fais une lecture toute simple: on ne peut pas régler les problèmes du monde sans la Russie. Regardez une carte, vous comprendrez tout de suite! Il faut certes demander à Moscou de faire un effort dans ses relations avec les autres. Mais seule une relation de confiance établie peut nous permettre de l’en convaincre.

Créé: 08.06.2017, 07h29

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