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INSTITUT MARINI Enfants abusés: le grand pardon

Initiée par une victime, l’étude sur les abus sexuels et les maltraitances dans l’ex-pensionnat fribourgeois a été rendue publique hier matin. Accablante pour le diocèse.

Hier matin, Mgr Charles Morerod accueillant le Genevois
Jean-Louis Claude. Celui par qui le scandale est arrivé
et qui a forcé le diocèse à enquêter.

Hier matin, Mgr Charles Morerod accueillant le Genevois Jean-Louis Claude. Celui par qui le scandale est arrivé et qui a forcé le diocèse à enquêter. Image: Laurent Crottet

L'avis de Mgr Charles Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg


«J’ai honte. Tous les prêtres ont honte»

Comment vous sentez-vous aujourd’hui, avez-vous le sentiment du devoir accompli?

Ce n’est qu’une étape. L’Institut Marini, c’est un cas précis qui montre que les victimes que l’on traitait de menteurs disaient vrai. C’est maintenant documenté et donc très important pour nous. Mais ça reste un exemple parmi d’autres.

Comment qualifieriez-vous les abuseurs de Marini?

Je ne comprends pas ce qui a pu se passer en eux. Toute cette souffrance qu’ils ont fait subir. Comment géraient-ils cela au fond d’eux-mêmes? Est-ce de la frustration de vocation? Je n’aurai jamais les réponses.

Avez-vous honte?

J’ai honte. Tous les prêtres ont honte. Personne ne prétend qu’il n’y a eu des abus qu’à Marini. Quand j’ai rencontré Jean-Louis (ndlr: le petit Claudy), je l’ai cru tout de suite. J’ai dû intégrer. J’ai dû digérer. C’est une faute très grave de ne pas avoir agi avant. Nous aurions pu éviter tellement.

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«J’aimerais faire une grande prière pour dire merci. Mais à qui? Je ne peux plus vénérer cette Eglise.» Jean-Louis Claude, dont «Le Matin» publiait hier le témoignage, est à l’origine du miracle, plus de 60 ans après les faits. Sans lui, sans son insistance forcenée, la pointe de l’iceberg du lourd dossier des enfants placés et abusés par des ecclésiastiques au siècle passé serait restée lettre morte, laissant l'Eglise d’aujourd’hui dans l’ignorance ou dans le confort de la dissimulation.

«C’est le début du début»

Au lieu de ça, une expertise de 120 pages prouve désormais non seulement les abus sexuels, les maltraitances et les discriminations commises par des prêtres, des surveillants et des laïcs entre 1929 et 1955 sur les enfants de l’ancien orphelinat catholique de la Broye fribourgeoise; elle confirme aussi la gravité des atteintes physiques, psychologiques et sexuelles; enfin, la sauvage répétition de ces actes. «Cette étude, c’est le début du début. Il y a eu beaucoup plus d’enfants abusés que ceux qui se sont annoncés, à Marini et ailleurs. C’est immensément triste, nous avons partagé notre vécu. On n’est pas fiers.» Coupable, le petit Claudy, encore et toujours, à 74 ans.

Pas fier. Personne ne l’était hier matin dans l’antre de l’évêché fribourgeois et n’avait pas à l’être. Le diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg y convoquait les médias pour commenter le rapport confié à trois historiens indépendants. Le recueil des témoignages, les archives de l’évêché et des correspondances lacunaires ont constitué les fondements de cette étude. Les conclusions sont attendues: accablantes et désolantes. Durant des années, des préadolescents et des adolescents ont subi des sévices d’ordre sexuel, des châtiments corporels, des privations de nourriture, des pressions psychologiques, des humiliations. Seulement 21 d’entre eux ont été retrouvés, 14 ont accepté de replonger dans l’horreur du passé entre mars et août 2015. Les autres ont renoncé: trop pénible, trop anxiogène, trop tard.

Onze abuseurs ont été répertoriés: des prêtres directeurs, des abbés, des instituteurs et des surveillants laïcs, également une femme, employée de l’Institut Marini. Face à eux, des enfants avec une absence totale de recours, leurs dénonciations n’étant jamais prises en compte, pas même par leurs propres parents quand ils en avaient.

Les chercheurs ont identifié l’asymétrie des rapports de pouvoir entre victimes et abuseurs. Du côté des violeurs, une position d’intouchables – soutenus par le clergé – dans une institution très coercitive et un potentiel de contraindre les victimes au silence. Dans le monde des pensionnaires abusés, une fragilisation due au placement, le sentiment d’abandon et le besoin d’attention de la part d’adultes, même tortionnaires.

Familiarités imprudentes

Le rapport révèle aussi sans surprise ce qui prime pour l’Eglise catholique: écarter le scandale. Ses acteurs sont à la fois dans le déni et dans une stratégie de cesser les rumeurs. Pour les bourreaux, les attouchements ne sont que des familiarités imprudentes. Il n’y a pas d’intention, seulement de l’inadvertance, donc pas de péché. Ils demandent pardon à leur évêque, ce qui contribue à leur auto-absolution. Le processus du silence et du secret absolu correspond aux directives vaticanes édictées. Fribourg suit à la lettre.

Pourtant, dans les années étudiées par les trois experts, le Code pénal suisse punit les abus sexuels à la condition d’un dépôt de plainte. La société fribourgeoise, elle, minimise par le biais d’une répression du débat public sur la sexualité. Les tabous se voient renforcés et le «privilège du fort» (traitement des accusations en interne) avec eux.

Du factuel. Et une analyse circonstanciée des historiens qui reçoit les applaudissements d’une assemblée toute particulière. Passablement «d’enfants», rudoyés et violentés, altérés par un chemin de croix totalement biaisé, transformés par le temps. Ils ont les cheveux blancs ou clairsemés, ils ont 65 ans et plus. Ils sont là, attendant la réparation ultime. C’est Mgr Charles Morerod qui a cette lourde charge. Qualifier ces atrocités.

Depuis le début de la conférence de presse, le prélat est bouleversé, les yeux embués et rougis, les larmes en coin, prêtes à rouler. «Merci aux personnes qui m’ont aidé à comprendre. Merci à Jean-Louis Claude. On voit bien la chape de silence et de complicité, facteurs de souffrance prolongée. Nous devons éviter les erreurs du passé. Il faut dire, il faut parler. Une commission neutre a été créée pour les victimes. Malgré cela, je ne me fais pas d’illusions. Je sais qu’il y a plus d’abusés que les statistiques.»

Sur la demande de pardon, Mgr Morerod est un peu bousculé: «Je reprends à mon compte ce que Mgr Bernard Genoud (ndlr: son prédécesseur) a déjà dit en 2008, le pape Benoît en 2010 et le pape François en 2014. Je les cite expressément pour insister sur le fait que nous l’avions déjà fait avant ce jour. Alors oui, je demande pardon, comme eux. Je m’associe à eux. Et oui, nous devons vérifier l’authenticité de la vocation de nos prêtres.» L’homme d’Eglise maîtrise.

Entre quatre yeux (lire l’interview ci-contre), nous commencerons par lui tendre un mouchoir.

Créé: 27.01.2016, 13h56

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