Mercredi 18 septembre 2019 | Dernière mise à jour 03:52

Commerce Le gruyère suisse protégé en Australie grâce à l'UE?

Pour ouvrir son marché aux Australiens, l'Europe exige que ceux-ci cessent d'utiliser des noms protégés, comme celui du fameux fromage.

L'Union européenne se bat en premier lieu pour le gruyère français, mais le fromage suisse pourrait en bénéficier du même coup.

L'Union européenne se bat en premier lieu pour le gruyère français, mais le fromage suisse pourrait en bénéficier du même coup. Image: Keystone

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Pouvoir accéder à un énorme marché étranger avec le moins d'entraves possibles: tel est le sens des accords de libre-échange comme celui que la Suisse est en train de négocier avec les pays d'Amérique du Sud (Mercosur). Mais chacun doit faire des concessions et de nombreuses voix se sont fait entendre, craignant dans ce cas précis que Berne ne lâche trop de lest dans l'affaire.

Une liste de centaines de produits

Des exigences, l'Union européenne en a également alors qu'elle est en train de négocier un accord de libre-échange avec l'Australie. Pour ouvrir son marché de 500 millions de consommateurs aux produits venant de ce pays d'Océanie, elle veut ni plus ni moins interdire aux Australiens de continuer à utiliser des termes protégés par des indications géographiques (IG). Et il ne s'agit pas que deux ou trois cas isolés: l'UE a publié en août dernier une liste de 172 aliments et de 236 alcools et spiritueux. Si certains semblent tomber sous le sens, comme le rhum de la Martinique, le marc d'Auvergne, la moutarde de Bourgogne ou le piment d'Espelette, on trouve également la feta, le gorgonzola et... le gruyère. Car oui, les Australiens (comme d'autres pays anglo-saxons dont les États-Unis), sont peu sensibles aux IG, AOP et autres AOC et n'hésitent pas à nommer leurs propres produits comme ceux de l'étranger qu'ils apprécient.

Le ministre du Commerce australien, Simon Birmingham, l'a d'ailleurs lui-même reconnu: «L'Australie n'aime pas l'idée d'indications géographiques». Sauf que, a-t-il ajouté, il s'agit d'un élément «non négociable» de l'Union européenne. Les exigences européennes ont provoqué une levée de boucliers en Australie. La Fédération nationale des agriculteurs s'est ainsi dite consternée, expliquant que ceux-ci seraient bien moins lotis si Canberra acceptait les demandes de l'UE.

Le gruyère français

La fameuse liste de l'Union européenne ne concerne que des produits issus de l'un de ses 28 pays membres. Pourquoi alors le gruyère y figure-t-il? Parce qu'on parle ici du gruyère... français. Car oui, celui-ci a le droit à son indication géographique protégée depuis 2012. La Suisse avait accepté ceci à certaines conditions, nécessaires pour qu'on ne puisse pas le confondre avec le gruyère suisse: le français doit avoir des trous (le suisse n'en a pas), la France doit être indiquée clairement comme pays d'origine sur l'emballage et l'écusson savoyard, une croix blanche sur fond rouge, ne doit pas y figurer pour ne pas prêter à confusion avec le drapeau suisse. Cette attribution d'une IGP au gruyère français avait d'ailleurs été combattue à l'époque par les États-Unis, la Nouvelle-Zélande et... l'Australie. Une fois encore, surtout pour combattre tout protectionnisme.

Reste que, à côté du nom «gruyère» sur la liste de l'Union européenne, figure une note indiquant que «cette désignation se réfère, sur le territoire de l'UE, à deux indications géographiques homonymes, un fromage suisse et un fromage français». Et que l'UE «ne s'opposera pas à une possible extension de la protection du nom en Australie au gruyère suisse». Mais pour cela, encore faut-il le demander.

Pas de réaction à Berne

Et celui qui peut le faire, c'est l'Office fédéral de l'agriculture. Va-t-il profiter des négociations de l'UE pour prendre une option sur la protection du Gruyère suisse en Australie. Réponse: «Il y aurait deux possibilités pour protéger l’AOP Gruyère en Australie: soit via un accord bilatéral comme celui que l’UE est en train de négocier avec l’Australie (il n’est actuellement pas prévu de négociations entre la Suisse et l’Australie), soit via une demande d’enregistrement par l’Interprofession du Gruyère, dès lors qu’un système d’enregistrement des indications géographiques serait mis en place par l’Australie». Autrement dit l'OFAG ne compte rien faire pour l'instant et laisse le soin à l'association qui défend le gruyère suisse d'observer ce qui en train de se passer en Australie.

Forte immigration suisse

De ce côté-là, aucun souci à se faire: Philippe Bardet, directeur de l'Interprofession du Gruyère ne perd pas une miette de ce qui se déroule aux Antipodes. «Dans des pays comme l'Australie ou la Nouvelle-Zélande, l'immigration suisse a été forte. Il y a eu donc des gens qui ont voulu nommer le fromage qu'ils faisaient comme celui qu'ils mangeaient en Suisse, d'où l'apparition de gruyères locaux, même s'ils n'avaient rien à voir avec le suisse. Nous souhaitons, là-bas comme partout ailleurs dans le monde, la protection la plus forte possible. Nous sommes opposés à un compromis qui permettrait d'indiquer sur l'étiquette «Gruyère d'Australie». Ce n'est pas un nom générique que l'on pourrait différencier en se contentant de relocaliser sa provenance.»

Mais ne peut-on pas se contenter de laisser faire le boulot à l'UE qui, si elle parvient à faire interdire l'appellation gruyère pour tout fromage australien protégera à la fois le fromage français et le suisse? «Si cela arrive, tant mieux explique Philippe Bardet. Mais dans toute négociation, on fait des concessions. Et peut-être que l'Union européenne ne va pas se battre à fond pour le gruyère.» Le directeur rappelle d'ailleurs que le gruyère est également un enjeu de l'accord de libre échange entre la Suisse et le Mercosur, la situation étant encore plus critique en Amérique du sud où l'on emploie le terme pour désigner un fromage à pâte dure sur l'étiquette duquel il est indiqué «type gruyère».

Ils luttent pour des noms communs

Le gouvernement australien a fixé au 13 novembre la date limite pour faire des objections aux différents terme de l'accord. Il en a déjà reçu des dizaines, aucune pour l'instant à notre connaissance spécifique au gruyère, mais plusieurs de fromagers s'opposent à la protection d'appellations. L'Australie ne produit pas des tonnes de gruyère. Il existe certes un lieu qui s'appelle Gruyère dans l'État de Victoria (non loin de Séville, d'ailleurs), mais qui est davantage un lieu de vignobles que d'alpages. Le marché européen ne risque pas non plus d'être envahi par du gruyère d'Océanie. Mais des associations comme le Consortium for Common Food Names (Consortium pour les noms communs de nourriture) se bat partout dans le monde contre les IGP. Avec pour effet par exemple aux États-Unis de pouvoir vendre du gruyère autrichien, totalement illégal en Europe.

Mais la protection des IG a également ses supporters en Australie. Ainsi, l'Association australienne des fromagers spécialisés, composées de petits artisans et non d'industriels, voit là une excellente occasion de mettre en avant les spécificités des fromages australiens. Plutôt que de tenter d'imiter les produits européens, mieux vaut comme ils l'expliquent au «New Daily», au contraire les distinguer en trouvant des noms originaux aux fromages locaux.

Michel Pralong

Créé: 12.09.2019, 09h12

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