Mercredi 17 juillet 2019 | Dernière mise à jour 12:59

À confesse Guy Gilbert: «J'ai pas mal bandé spirituellement parlant»

Le célèbre «curé des loubards», était de passage en Romandie ce week-end. Belle occasion de (re)découvrir que derrière le perfecto se cachent un grand cœur et une foi à renverser les montagnes. Rencontre.

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Ce que le Père Guy Gilbert, dans son langage volontiers fleuri, a trouvé le plus «bandant spirituellement parlant » tout au long de ses 54 années de prêtrise, ce n’est pas tant d’avoir marié religieusement Jamel Debouzze, Stromae ou le prince Laurent de Belgique, ni d’avoir enterré Johnny Halliday, encore moins d’avoir reçu son septième blouson noir de son «pote» Nicolas Sarkozy ou sa légion d’honneur de celles de l’Abbé Pierre. Non. Ce que le « curé des loubards », a vraiment « kiffé » c’est plutôt d’avoir semé, dans le cœur d’innombrables (très) «mauvais garçons» des graines qui ont parfois fini par fleurir contre toute attente.

«Un jour, un de ces jeunes dont je m’étais occupé bien des années auparavant a demandé à me voir. Je me suis dit "mince, il va vouloir me tirer cent balles !". Hé bien, non. Il était revenu pour que je lui parle de Dieu», s’émerveillait pour nous hier (samedi) l’homme d’Eglise, alors de passage à Martigny (VS) pour une conférence.

Il se couche à 4h du matin

Le matin même, le Français de 83 ans était allé visiter des «frères humains», pour la plupart de religion musulmane, à Bochuz et y célébrer une messe pour eux, le tout avec la même authenticité teintée de révolte qu’un Johnny Cash à la prison de San Quentin ou de Folsom. La chose fut si intense que le prêtre, habitué comme ses «ouailles» à se coucher à 4h du matin pour se lever à 11h, a dû retarder notre rendez-vous de près de deux heures, histoire de se refaire une santé. Sa vie est un roman et il la raconte comme personne attablé dans la cure de Martigny. Tout au long de son récit, une lueur dans ses yeux nous crie que tout cela se résume finalement en un mot. Celui que chaque Homme tente maladroitement et parfois malgré lui de toucher du doigt, le plus souvent sans succès : «Amour» avec un A majuscule.

Son père passe un pacte avec Dieu

Guy Gilbert est né dans une famille ouvrière aimante de 15 enfants. A 8 ans, une septicémie manque de l’emporter. Son père le confie alors à Dieu pour peu qu’il soit sauvé. Il le sera et n’apprendra cet étrange «pacte avec le Tout Puissant» qu’une fois devenu prêtre bien des années plus tard. Le jeune Guy grandit dans une France des années 40 et 50, qui n’a pas besoin de voir Notre-Dame partie en fumée pour se rappeler confusément qu’elle est «la fille aînée de l’église». A 13 ans, sans trop savoir pourquoi, le jeune garçon se pique de devenir prêtre et rentre au séminaire. L’église conservatrice qui y sévit à l’époque et rabâche des messes en latin, le plus souvent sans conviction, ne le charme guère.

Une expérience mystique puis la guerre

Sauf que derrière ces litanies par trop théoriques flotte malgré tout un parfum de Vérité... Le jeune Guy le sent dans son cœur. Une messe pas comme les autres, en forme d’expérience mystique, entérinera la chose. «Ce jour-là, j’ai senti que le Christ était vraiment dans l’hostie…», résume-t-il aussi mystérieusement que sobrement. En 1957, le séminariste est mobilisé en Algérie en tant qu’infirmier. «Je n’avais aucune envie de tuer ni de torturer des mecs que je ne connaissais pas», résume-t-il. Cette conviction le mènera «au trou» après avoir vu le sang d’un Algérien «qui hurlait sa race» gicler sur son uniforme. «Là-bas, j’ai découvert la force de l’Amour contre la violence», assène-t-il pourtant.

«La première bagouse d’une longue liste»

Après la guerre, sa hiérarchie le nommera vicaire à Blida. Là, il prendra sous son aile le premier marginal d’une longue liste. Pour le remercier, la mère du jeune homme en question offrira au prêtre la grosse bague qu’il porte toujours à sa main gauche au milieu de plusieurs autres. Dessus est gravée une fleur de Lys, symbole par excellence de la France catholique. De retour en France, le curé qui est également éducateur social de formation, attire à lui comme un aimant les paumés de tout bord et de tout poil. Drogués, alcooliques, violents. Névrotiques toujours. Psychotiques parfois. Il lui arrive aussi de les chercher au volant de sa moto, vêtu d’un blouson de cuir noir relevé de nombreux badges et pins, symbolisant grosso modo que pas grand-chose ne les sépare d’eux.

Une bergerie pour les paumés

Tout cela pourrait ressembler à un jeu. Il n’en est rien. Le prêtre y gagne souvent des insultes et des coups parfois. Un soir dans une «banlieue sensible», un de ces «jeunes» le tabasse méchamment. «J’ai répliqué de mon mieux mais sans grand résultat. Quelques jours plus tard, il est revenu vers moi. Sans le vouloir, j’avais gagné son respect et celui des autres…» Ce rite de passage ouvre aux prêtres les portes d’une sorte de purgatoire, plein à craquer de mauvais garçons et de filles de mauvaise vie, dans lequel il injectera le plus d’amour qu’il pourra sans pourtant jamais verser dans le prosélytisme.

«J’ai vite compris que parler de Dieu à ces jeunes qui n’avaient jamais connu l’amour et se détestaient eux-mêmes était voué à l’échec. Le mieux que je pouvais faire était d’incarner les Evangiles parmi eux.» L’objectif est ambitieux malgré tout. Il débouchera sur la légendaire «Bergerie du Faucon» où le prêtre accueille toujours des brebis aux comportements de loups et les apprivoise au contact des animaux. «C’est le meilleur projet éducatif de ces 46 dernières années!», assène-t-il sans fierté mal placée ni fausse modestie. «Éveilleur d’espérance» (Editions Philippe Rey), le livre de notre collègue photojournaliste genevois Jean-Claude Gadmer, témoigne de cette atypique «success story».

«Vrai moderniste ou vieux réac?»

Derrière son blouson noir et ses innombrables coups de gueules, parfois un brin lassants, Guy Gilbert est finalement aussi un curé comme un autre. La dictature de la pensée unique en vigueur ces dernières années aurait d’ailleurs tôt fait d’enfermer ses avis sous l’étiquette forcément limitante de «réacs». Pour lui, «la famille stable et aimante est un havre dans notre société déstructurée», le divorce «presque toujours une tragédie», le célibat des prêtres un «don magnifique, nourrissant et considérable s’il est choisi mûrement même si quand tu es jeune et beau, c’est parfois coton», confesse-t-il par expérience...

Les couples homosexuels? Il se réjouit de les bénir mais se refuse tout de même à les marier. L’avortement et l’euthanasie? Il est contre sans complexe mais pas de manière dogmatique ou jugeante. Bref, derrière les «putains» et les «fais chier!», Guy Gilbert, un «homme de gauche ayant même une fois voté communiste», a une ligne et s’y tient, sans non plus jouer l'agaçant «Père la morale» à ceux qui ne lui auraient rien demandé...

En «outsider» pour la Sainteté…

Face à nous d’ailleurs, il irradie d’Amour. Son énergie impressionne mais on sent aussi que la fin n’est sans doute plus si loin. On se prend à «fantasmer» à voix haute de le voir canonisé un jour tel «notre» Marguerite Bays nationale. La chose l’amuse un peu. Il l’esquive. Il est vrai que ses sorties semblent le disqualifier d’emblée. Un Saint ayant philosophé à coups de «Hier j'm'en fous, demain j'm'en branle» ou autre «il a des couilles quand même ce Pape», ça la foutrait probablement un peu mal… Mais en même temps, un prêtre qui s’est consacré toute sa vie aux plus paumés parmi les paumés et capable de lâcher sur le ton de l’évidence, «parfois je m’assois au pied d’un vieux chêne avec mes trois chiens et on écoute les rossignols chanter pour nous. Je ne connais pas de plus belle prière que celle-là», ça ferait tout de même un sacrément bon candidat au «titre suprême», non?

Créé: 12.05.2019, 13h56

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