Mercredi 16 janvier 2019 | Dernière mise à jour 15:40

Rémunérations abusives «L'initiative Minder incarne la faillite des élites»

Professeur d'économie, Paul Dembinski jette un regard féroce sur la campagne Minder. Il a peu été question d'économie mais beaucoup de symbole et d'émotions, analyse ce partisan du texte de Thomas Minder

Pour Paul Dembinski, l'initiative Minder était un sujet «non économique mais symbolique»... «On a surtout assisté à la rupture du dialogue entre les élites et la population», analyse le professeur.

Pour Paul Dembinski, l'initiative Minder était un sujet «non économique mais symbolique»... «On a surtout assisté à la rupture du dialogue entre les élites et la population», analyse le professeur. Image: Lucien Fortunati

La classe politique divisée!

Au-delà du clivage gauche droite, la campagne Minder a divisé les partis politiques suisse.

A l’UDC, le parti national a dit non, mais les sections Jeune UDC des Grisons et de St-Gall ont dit oui. Comme les sections cantonales de Zurich, Argovie, Glaris, Lucerne, St-Gall, Schaffhouse, Jura, Thurgovie, Uri, Valais romands et Zoug.

Le PDC Suisse s’oppose au texte de Minder. Mais le PDC Vaud dit oui.

Le PLR Suisse dit non à Minder, mais la PLR du Tessin dit oui.

Les Vert’libéraux disent non à Minder. Mais plusieurs sections cantonales recommandent le oui: Thurgovie, Zoug, Fgribourg et Soleure.

Ils ont aussi dit oui: le PS, les JUSO, le PEV, Les Verts, l’UDF, les Démocrates suisses, le Parti chrétien social, le Parti pirate.

Ils ont dit non à l’initiative Minder: le PBD Suisse, le PDC Suisse, les PLR, Le PLR femmes, les jeunes PDB, les Jeunes PDC, l’UDC Suisse, l’UDC International, les Vert’libéraux Suisse.

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Paul Dembinski est le directeur de l’Observatoire de la finance, basé à Genève. Egalement professeur à la Faculté des sciences économiques et sociales de l’Université de Fribourg, cet économiste a été un critique féroce de la campagne autour des «rémunérations abusives». Il a d’ailleurs adhéré au comité national de soutien à l’initiative Minder. Interview.

Le Matin: - Quel regard porte le professeur d’économie que vous êtes sur une campagne où l’émotion d’un côté, et la peur de l’autre ont été plus déterminantes que les considérations économiques?

Paul Dembinski: Il y a dans cette campagne un parallélisme avec ce qui se passe en Italie: où on a évoqué le populisme contre la technocratie. Surtout en matière économique, on a tendance à assener des vérités comme si elles étaient éternelles. On a surtout assisté à la rupture du dialogue entre les élites et la population. Il y a eu d’un côté, et Thomas Minder ne l’a jamais caché, l’expression d’un ras-le-bol, d’un dégoût. Et de l’autre, on a répondu avec un discours de peur prétendument scientifiquement fondé!

Vous êtes de ceux qui ont ironisé sur la campagne des opposants: l’argument que les salaires des top managers étaient les garants de la prospérité de l’économie ne vous convainc guère?

Oui, c’est absurde. Je travaille d’ailleurs en ce moment sur une étude qui montre que les grandes entreprises ne sont pas les meilleures en termes d’efficacité et de création de valeurs. Mais, il est vrai qu’il y a un effet d’optique qui nous fait nous concentrer sur ces multinationales. Cet argumentaire de justification des rémunérations des top managers a été ressenti comme une gifle par les PME et leurs patrons. Ni la prospérité ni la qualité d’une économie ne dépendent de l’importance de quelques grands salaires.

Existe-t-il, selon vous, un risque de perte de valeur des entreprises suisses cotées en Bourse si l’initiative Minder est acceptée?

Aucune perte de valeur. Tout cela n’aura aucun effet sur la valorisation des sociétés cotées en Suisse. Les quelques dizaines de millions que touchent ou ne touchent pas les top managers ne représentent pas grand-chose par rapport aux volumes mus par ces entreprises. Nous sommes dans une affaire de symbole. Comment l’élite économique et politique d’un pays partage, pour ne pas dire écoute, les préoccupations de la population. Et là, les deux ont été incapables de saisir le sentiment d’incompréhension et de scandale qui anime l’employé de base, l’homme de la rue.

La droite a failli. Et la gauche?

C’est avec un certain dégoût que j’ai entendu M. Levrat tenter de récupérer une éventuelle victoire de Minder dimanche. Seul le PS a entendu souffler le vent de justice sociale… Salaires minimums, ratio 1 : 12 des rémunérations, mais ce n’est absolument pas de cela dont il s’agit. L’initiative Minder ne porte pas en elle le germe de l’étatisation de l’économie dont rêve le PS.

Revenons au tissu économique. Vous êtes un spécialiste des PME: sont-elles concernées par les effets de l’initiative Minder, comme on a pu l’entendre?

Clairement non. Ce débat est un non sujet économique. Tous les patrons de PME que je rencontre ne se sentent pas concernés par le sujet d’un point de vue économique. On a simplement assisté au ressac au trop-plein d’arrogance de certaines élites qu’elles soient économiques ou politiques.

Alors l’initiative Minder est-elle vraiment l’outil pour renforcer la démocratie actionnariale? Et pourquoi les actionnaires seraient plus avisés que les top managers?

Je n’ai pas de réponse à votre question. On assiste simplement à la sanction des modèles existants et Minder en envisage un autre. En clair, l’autocratie des managers ne fonctionne pas. La mise sous tutelle par l’Etat des grandes entreprises n’est pas compatible avec une économie de marché libérale. Alors essayons de renforcer les actionnaires avec un instrument qui les incite à utiliser leurs droits.

Vont-ils le faire pour autant?

Ce n’est pas dit… Les top managers auront tout de même un peu peur pendant un certain temps. Mais la crise a surtout mis en évidence les dysfonctionnements des grandes multinationales. Le texte de Minder n’est qu’une petite tentative d’éclairer cet écheveau d’une grande complexité. Nous sommes face à ce que les philosophes appellent un «système sans sujet». D’ailleurs, durant la campagne, aucun de ceux qui pouvaient incarner ces top managers ne s’est manifesté. On a placardé l’image de patrons de PME sur les trams dans nos villes pour donner un visage à un thème qui ne les concerne pas. C’est absurde!

Le cas Vasella a tout de même été un déclencheur?

Les défenseurs du texte de Minder ne pouvaient rêver mieux. L’affaire de sa clause secrète et du montant a fait déborder le vase. Il s’est ensuite contorsionné en public avant de renoncer un peu tard – après 15 jours – et tenter de retrouver l’estime de l’opinion publique. Cela illustre parfaitement la coupure entre les élites et les gens de la rue.

Pourquoi le contre-projet indirect du parlement, qui n’est pas sans qualité, ne trouve pas grâce aux yeux des citoyens?

Parce qu’il est difficile de l’isoler du contexte actuel. Si le contre-projet avait été proposé il y a 7 ou 8 ans, il aurait été novateur. Mais à l’époque, il était simplement inimaginable et n’aurait eu aucune chance de rassembler une majorité au parlement. C’est pourquoi, ancrer le principe Minder dans la Constitution lui donne une force supplémentaire. Car une loi se change, se modifie, au gré des contextes favorables ou défavorables. Et je lis cette campagne avant tout comme une affaire de principes.

Qu’est-ce qui vous a frappé le plus lors de cette campagne?

La gaucherie d’EconomieSuisse qui a multiplié les faux pas avec ses mesquineries sur les noms de domaine Internet, les étudiants payés pour écrire de faux commentaires sur les forums… Et le vide intellectuel des élites économiques qui n’ont présenté que l’argument fallacieux de la compétitivité internationale qui serait garantie par les rémunérations des top managers. (nxp)

Créé: 27.02.2013, 15h34

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