Mardi 23 juillet 2019 | Dernière mise à jour 06:36

14 juin La grève des femmes leur hérisse le poil

Les attaques se multiplient pour contester la forme de la manifestation, son bien-fondé, voire pour s'en moquer. Non sans arrières-pensées.

Alors que les femmes qui organisent la grève tentent de présenter un front uni face à la discrimination, celles de l'UDC traitent la manifestation de «grève d’idéologues et de privilégiés».

Alors que les femmes qui organisent la grève tentent de présenter un front uni face à la discrimination, celles de l'UDC traitent la manifestation de «grève d’idéologues et de privilégiés». Image: Keystone

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Égalité salariale, fin de la discrimination, du sexisme: 28 ans après leur grève du 14 juin 1991, les femmes redescendent dans la rue. À l'époque, elles réclamaient de faire enfin appliquer l'article constitutionnel sur l'égalité hommes-femmes datant du 14 juin 1981. Il leur faudra encore cinq ans pour voir l'entrée en vigueur le 1er juillet 1996 d'une loi sur l'égalité entre femmes et hommes, interdisant toute discrimination entre les sexes sur le marché du travail. Sauf qu'aujourd'hui, celles-ci existent encore bel et bien et pas que dans le cadre professionnel. D'où l'importance pour les organisateurs de la grève de se mobiliser à nouveau.

«Pour les femmes qui battent le rappel de la grève du 14 juin, il s’agit de refaire une démonstration de l’actualité de la thématique et de l’urgence de résoudre le problème», analyse René Knüsel, politologue à l'Université de Lausanne. «Cette phase de légitimation est essentielle pour que la phase de l’institutionnalisation et de la résolution puisse se faire. Le mouvement entend par conséquent faire la démonstration de son unité et l’unanimité autour du diagnostic. Ce dysfonctionnement sociétal est inacceptable et doit être corrigé. Pour cela, il faut que la démonstration soit massive et ne soit pas contestée.»

Une grève« illégitime»

Contestée, elle l'est pourtant et de plusieurs manières. Il y a d'abord la voix du milieu patronal, premier concerné par les revendications d'égalité salariale. Christophe Reymond, directeur du Centre patronal vaudois reconnaît d'ailleurs via une tribune dans «24 heures» qu'un «écart «inexpliqué» entre les salaires féminins et masculins autour de 8%» existe encore et que «l’objectif de non-discrimination est indiscutable». En revanche, il s'offusque d'un mouvement qui se proclame être une grève puisque, selon lui, il ne répond pas aux critères légaux d'une grève, critères qu'il n'énumère pas. En revanche, il détaille les raisons qui en font en fait une grève politique, donc jugée illicite. Et de s'énerver des revendications syndicales du mouvement, un «galimatias déconnecté de la réalité», écrit-il.

Politisée et non pas citoyenne, c'est ainsi que nombreux voient cette grève. Et forcément de gauche, puisque largement supportée par les syndicats. Difficile pour le milieu patronal de la soutenir. Comme pour la droite. Les femmes de ce bord n'appellent donc pas à la grève, mais n'en revendiquent pas moins l'égalité des chances (car quand même, ce sont des femmes). Pour rassurer toutefois Christophe Reymond, rappelons tout de même que cette grève en aura surtout le nom, puisque la majorité des employeurs ne la considèrent de facto pas comme telle. Ils autorisent en effet leurs employés à y participer à condition soit de prendre congé, soit de rattraper les heures manquées. Certains accordent des congés non payés, ce qui a offusqué des syndicats. Pourtant, cela correspond cette fois bien aux principes d'une grève: l'employeur est dégagé de l'obligation de rémunérer l'employé.

À la cuisine

Les milieux les plus traditionalistes ne peuvent évidemment pas applaudir une manifestation qui se veut progressiste. Ainsi, les femmes romandes de l'UDC ont non seulement tenté de marginaliser sa portée en la traitant de« grève d’idéologues et de privilégiés», mais en plus en ont pris le contre-pied en se mettant elles-mêmes aux fourneaux (la bonne vieille image de la femme à la cuisine) et en se proposant de verser les fonds ainsi récoltés à une association anti-avortement. On est donc loin du droit de la femme à disposer de son corps. Mais c'est une manœuvre sciemment voulue pour ne pas «se laisser dicter l'agenda politique et casser le monopole de la légitimité d'une revendication», analyse René Knüsel.

Rappel des manifs pour le climat

«Un parallèle peut être tiré entre le mouvement des jeunes pour le climat et la grève des femmes, non sur les objectifs, mais sur le fait que passablement de forces politiques se trouvent prises à contre-pied, poursuit le politologue. Contester le réchauffement climatique ou l’existence d’injustices salariales entre hommes et femmes est délicat. Mais ne pas le faire est laisser le champ libre à un adversaire. L’UDC avait longtemps engrangé les bénéfices de cette manière de faire en dénonçant une politique d’immigration laxiste. L’absence de ses adversaires sur cette thématique, au moins dans un premier temps, lui a laissé le champ libre qui s’est traduit électoralement par une avancée continue et générale.»

Les partis écologistes sont en train de tirer profit des mobilisations pour le climat. Pas question pour certains que l'égalité salariale entre hommes et femmes devienne à son tour un sujet incontournable.« Les partis alternatifs pourraient sortir gagnants de ce rapport de force si la grève est spectaculaire, massive, etc. La relativiser, contester les analyses permet d’offrir une alternative à la pensée, un argumentaire pour résister, pour continuer à mobiliser et maintenir à l’agenda politique d’autres thématiques.»

Pure provocation

Image: Twitter

Et enfin, il y a ceux qui se moquent, comme ce salon érotique de Genève avec son affiche provocante. Outre le fait de dire que ses employées travailleront ce jour-là, le terme «nos femmes», un possessif, renvoie à une longue tradition machiste. C'est pourtant une femme qui le dirige. Habituée à de tels slogans surfant sur l'actualité, elle a certainement des intentions plus commerciales que politiques. Son affiche a d'ailleurs été censurée par la Ville de Genève, ce qui lui a fait une pub supplémentaire. Reste que son contenu véhicule des arguments purement sexistes, qui ont certainement fait ricaner son public-cible.

Les mouvements féministes ont encore du boulot.

Créé: 13.06.2019, 09h54

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