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Sport extrême Lauterbrunnen s'accommode de ses morts

Chamonix (F) interdit la pratique du wingsuit: déjà cinq victimes en 2016. A Lauterbrunnen (BE), la Mecque des hommes volants, rien de tel. Malgré des crashes mortels depuis des années.

L'édito: le wingsuit, les ailes de la liberté

Sports extrêmes. Deux mots que l’on jalouse si l’on ne pratique pas. Deux mots que l’on hait quand ils tuent. Deux mots qui disent une certaine folie de ceux qui osent et qui en redemandent jusqu’à la lie, prêts à mourir en direct sur les réseaux sociaux. Ces écureuils volants, qui foncent vers le sol parfois deux fois plus vite que vous et votre berline sur l’autoroute, vous font vibrer. Soyons justes et moins dans le jugement. Quoi qu’il leur arrive.

Choix et responsabilité. Grimper, enfiler son wingsuit, se jeter, atterrir. Tellement grisant. Rien ne tombe du ciel. Il faut étudier les lignes, la météo. Il faut s’entraîner comme des forcenés. Sauter, sauter encore. Humer et jauger les risques. Chaque fois. C’est le prix. Un investissement sans compter parce qu’il n’y a pas de place pour les erreurs. De la discipline stricte. La même qui tranche avec les combinaisons qui pendouillent après les vols sur les fessiers de ces fêlés des cieux.

Glisser et fendre les airs. Les wingsuiters, eux, l’ont fait. Le vide, l’air pur et deux ailettes pour unique support. La peur au ventre? L’adrénaline? Des deux, un peu, beaucoup, passionnément. Et alors quoi? Ils ne dérangent personne. Ils pratiquent hors des sentiers battus. Ils volent pour eux-mêmes et par eux-mêmes. Ils ne déclenchent pas d’avalanches. Ils ne tuent pas. Ils se tuent. Le respect et la sécurité d’autrui sont saufs.

Attraction fatale. Têtes brûlées ou très, très bons, peu importe finalement, ces praticiens doivent être irréprochables. Faute n’est pas dans leur dictionnaire. Ils connaissent d’autres exigences, bien supérieures. Ils savent les sensations qui les attendent. Comme ils doivent s’attendre à l’éventualité de taper et de rester à terre. En terre. Libres d’avoir été oiseaux.

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Un bâtiment pour linceul. Un parachute qui ne s’ouvre pas. Le Russe qui s’est écrasé contre un gros chalet de Chamonix lundi dernier a provoqué une onde de choc dans la station savoyarde. Son maire, Eric Fournier, a interdit sine die le wingsuit, la déclinaison ailée du base jump (voir encadrés). Même s’il s’agit là d’un arrêté municipal provisoire, le message est fort et n’a échappé à aucun adepte dans le monde. La mise en danger de la vie d’autrui est au cœur de cette décision abrupte. Aussi abrupte que les pentes que dévalent, en chute libre, ces amoureux des airs. De la «glisse», disent les membres de la corporation céleste.

20 000 sauts par an

Ces fous de sport et de spots toujours plus techniques ont le droit de pratiquer, loin des villes. Ils doivent assumer leurs propres risques, mais en aucun cas en faire courir à des tiers. C’est la base. Dans la vallée de Lauterbrunnen (BE), devenue en quinze ans la capitale mondiale des parachutistes de l’extrême grâce à sa topographie et à l’accessibilité de ses exit points, il y a aussi des accidents. Mortels. «Nous avons en moyenne trois morts chaque année», concède le président de commune, Martin Stäger. «Malheureusement nous avons déjà eu quatre décès en 2016. Quelque 400 jumpers par an viennent voler chez nous, ce qui représente plus de 20 000 sauts.» Pour l’élu bernois, pas question d’entrer dans le débat de proscrire le base jump et le wingsuit. «Pour les interdire, il nous manque une base juridique. Mais nous ne voulons pas le faire, sinon nous devrions aussi supprimer l’escalade et la randonnée. Chacun doit décider lui-même s’il exerce cette activité sportive et doit savoir où se situent ses limites.»

Guide de montagne, médecin urgentiste et sauveteur, Bruno Durrer défend également ses terres bernoises. Il en a pourtant rapatrié, des morts. Pour lui non plus, une interdiction ne ferait pas sens. Il estime que la réglementation actuelle fonctionne: «Nous travaillons avec l’Office fédéral de l’aviation civile (OFAC) et la Swiss Base Association (SBA). Des landing cards sont vendues au prix de 25 francs et des places d’atterrissage ont été définies. Cet argent est redistribué aux agriculteurs qui mettent leurs terres à disposition. Enfin, afin de respecter le trafic aérien, les base jumpers doivent s’annoncer avant chaque saut auprès de la base locale d’Air-Glaciers.»

49 décès en vingt-deux ans

Une réglementation qui semble faire ses preuves. Lauterbrunnen s’accommode de ses morts. Elle peut. 49 décès en vingt-deux ans. «Tout au début, en 1994, on comptabilisait entre 200 et 500 sauts par an. Aujourd’hui, en 2016, nous en sommes à 20 000 par an. Beaucoup plus de sauts et pas plus d’accidents. Et jamais de victimes collatérales», explique, posément, Michi Schwery, président de la SBA, passionné de la première heure. «Il y a plus de morts en montagne ou à moto. Le seul endroit interdit à Lauterbrunnen, ce sont les points de sortie depuis la cascade du Staubbach. Il y a trop de touristes.»

Depuis plusieurs années, le base jump et, plus encore, le wingsuit sont en pleine expansion. «En Suisse, nous sommes 50 base jumpers, dont 30 wingsuiters. Et, dans le monde, entre 3000 et 5000, poursuit Michi Schwery. A Lauterbrunnen, les Suisses représentent seulement 2 à 3% des visiteurs. Tout le reste, ce sont des étrangers, majoritairement des Américains. Le plus important, c’est de bien comprendre que l’on prend des risques soi-même et seulement pour soi-même. A partir de là, il n’y a pas de souci.»

Créé: 12.10.2016, 13h00

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