Samedi 21 juillet 2018 | Dernière mise à jour 20:43

Économies Médecine au chronomètre: les praticiens se révoltent

Depuis le début de l’année, la consultation médicale de base est limitée à 20 minutes. Une mesure qui passe mal dans le milieu.

Pour les plus de 75 ans et pour les enfants de moins
de 6 ans, la limite est étendue à 30 minutes.

Pour les plus de 75 ans et pour les enfants de moins de 6 ans, la limite est étendue à 30 minutes. Image: Wavebreakmedia/Istockphoto

Ce qu'ils en pensent

«Je suis scandalisée par ces mesures», Marie-Josèphe Rey, interniste et cardiologue, Sierre (VS)

«Depuis ce matin, j’essaie de me limiter à 20 minutes, c’est la première fois que je travaille au chronomètre. On part du principe que les médecins sont malhonnêtes, ce qui est non seulement insultant mais surtout contre-productif: c’est justement grâce à un entretien détaillé que l’on évite des examens superflus.
Et il paraît insensé d’abréger la consultation si c’est pour faire revenir le patient parce que l’on n’a pas pu tout évoquer. Il arrive aussi que, au cours d’une consultation pour un problème bénin, on décèle une pathologie grave. Dans ce type de cas, il serait indécent de ne pas prendre le temps d’expliquer les choses correctement au patient.»

«On va devenir des sortes d’épiciers», Vladimir Mayor,
interniste et président des Médecins de famille de Neuchâtel


«Je ne pense pas que l’on va consacrer moins de temps aux
malades, mais on va devoir le facturer différemment et plus précisément. C’est particulièrement le cas pour les prestations en l’absence du patient, qu’il faudra comptabiliser comme des épiciers, minute par minute.
Cela mercantilise notre profession, à l’image de ce qui se passe dans la société en général. Pour rationaliser le temps passé en consultation, on peut peut-être proposer aux patients de préparer leur rendez-vous, par exemple en venant avec une liste des problèmes qu’ils souhaitent aborder.»

«La qualité des soins risque d’en pâtir», Jean-Marie Michel, Chirurgien et président de la Société de médecine du canton de Fribourg

«Ces mesures constituent une ingérence inutile du Conseil fédéral dans la pratique des médecins: l’économie potentielle me paraît dérisoire par rapport au volume total des primes. Cependant, l’impact de cette intervention ne sera connu que dans deux ans. Les patients ont en outre besoin d’écoute et le risque est réel que la qualité des soins en pâtisse si l’on ne peut plus leur accorder ce temps. Sans oublier que quand on opère, on a l’œil sur le patient et pas sur la montre, heureusement. Pour ma part, et à l’instar de beaucoup de confrères, je ne vais en aucun cas changer ma façon de pratiquer.»

«Le Conseil fédéral veut standardiser l’humain», Michel Matter, ophtalmologue et président de l’Association des médecins du canton de Genève

«Avec cette réforme, on met tout le monde dans le même panier, alors que les patients ont des besoins très différents: certains sont capables d’expliquer rapidement ce qui les amène alors que d’autres ont de la difficulté
à s’exprimer, ont besoin de temps pour se confier ou ont un historique plus compliqué à raconter. Le patient vient avec son vécu, son vocabulaire et ses inquiétudes. En restreignant le temps consacré à l’écoute ou en imposant un seul problème par consultation, outre la perte au niveau humain, on court le risque de rater quelque chose ou de faire un faux diagnostic.»

L'édito: À la vie à la montre avec son médecin

Le temps passe vite. Toujours trop vite. Chez le médecin de famille, c’est différent. On attend parfois longtemps pour le voir, mais il prend son temps pour nous écouter et nous ausculter. Enfin, il faut plutôt utiliser un verbe à l’imparfait, car c’est un temps révolu. Depuis le 1er janvier, les médecins – tous genres confondus – sont obligés de jouer la montre. Vingt minutes, la consultation de base, pas plus. Après, c’est sur option et potentiellement à la charge du malade.

TarMed est encore passé par là. Les mesures sont à peine en place que les hommes et les femmes en blouse blanche disent leur mécontentement. Et la vague d’indignation des médecins ne sert pas seulement à sauver leurs revenus. Les généralistes comme les spécialistes craignent une médecine à deux vitesses entre les patients qui peuvent payer pour gagner du temps face au praticien et les autres.

Oui, il faut baisser les coûts de la santé, mais faut-il vraiment que ce soit le patient client qui en fasse systématiquement les frais? Chronométrer, est-ce la bonne solution? Cela va-t-il limiter les abus? On a de la peine à le croire. Les médecins veulent pouvoir pratiquer leur art dans des conditions raisonnables sans avoir les yeux sur la montre. Parfois parler et se faire entendre est le meilleur des remèdes.

Aller vite, toujours plus vite, c’est le mal de notre société. S’il fallait encore le démontrer, cette mesure en est la preuve. Les médecins sont fâchés. Les patients le seront aussi. À raison. La santé ne doit rien avoir à faire avec le travail à la chaîne dans un univers déshumanisé.

Philippe Messeiller, Rédacteur en chef adjoint

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Votre médecin regarde discrètement sa montre alors que vous lui décrivez en détail vos troubles gastro-intestinaux? N’allez pas croire que vous l’ennuyez, il est peut-être simplement en train de garder un œil sur l’heure afin de s’assurer que la consultation sera bien remboursée par votre assurance-maladie.

Depuis le 1er janvier, la consultation médicale de base est en effet limitée à 20 minutes, aussi bien pour les spécialistes que pour les généralistes. Explosion des coûts de la santé oblige, le Conseil fédéral a en effet adopté une série de mesures qui devraient permettre des économies de l’ordre de 470 millions de francs par an, soit environ 1,5% des primes d’assurance-maladie. Berne entend ainsi «corriger des prestations surévaluées, réduire les incitations indésirables et augmenter la transparence». Mesures prises unilatéralement par l’exécutif fédéral, faute d’accord sur une révision globale entre les partenaires tarifaires, qui incluent notamment les médecins, les assureurs et les hôpitaux.

Prestations minutées

Au menu, une réduction de moitié du temps accordé aux prestations effectuées en l’absence du patient, qui devront en outre désormais être détaillées: étude de dossier, obtention d’informations auprès de tiers, établissement d’ordonnance, etc. Les prestations «à l’acte» des spécialistes seront, quant à elles, transformées en prestations «en temps» et facturées par période de 5 minutes, tandis que le minutage considéré comme moyen pour certaines interventions sera abaissé (opération de la cataracte et coloscopie notamment). Mais le gros morceau que ne parviennent pas à digérer les médecins est la limitation de la consultation de base à 20 minutes, respectivement 30 minutes pour les enfants et personnes âgées (ainsi que pour certains patients «présentant des besoins plus élevés», pour autant que cela soit motivé auprès de l’assureur).

Qui paiera le prix en cas de dépassement du temps? «Soit le médecin devra renoncer à facturer le surplus, soit il débordera et le patient courra le risque que la facture ne soit que partiellement remboursée», anticipe Pierre-Alain Schneider, président de la Société médicale de la Suisse romande (SMSR). Ce qui impliquerait une médecine à deux vitesses, où seuls les nantis peuvent bénéficier de longs entretiens médicaux. Des craintes balayées par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), qui précise que les spécialistes peuvent facturer des prestations supplémentaires pour des conseils médicaux spécifiques allant au-delà de la portée de la consultation de base. «Le contact médecin-patient n’est donc pas limité à 20 minutes, résume le porte-parole de l’OFSP. De plus, selon la loi, on ne peut facturer aux patients des services fournis par la LAMal: les coûts ne leur seront donc en aucun cas transférés.»

«On est les moutons noirs»

Reste que cette révision donne l’impression à Pierre-Alain Schneider que les médecins ne sont plus jugés crédibles par les politiciens. «On sent qu’on est les moutons noirs, qu’on veut nous mettre sous tutelle, et c’est détestable. Certes, il existe des exceptions, des médecins qui facturent de manière abusive, mais, en imposant une limitation aussi sévère, on pénalise surtout la grande majorité qui fait bien son travail.»

Et pour quel résultat? Le président de la SMSR met sérieusement en doute l’efficacité de ces mesures en termes d’économies. «Depuis l’introduction du TarMed, le nouveau tarif pour les prestations médicales, en 2004, on nous promet des merveilles. Qui ne se sont toujours pas concrétisées.»

Le généraliste lausannois Vincent Jéquier partage ces doutes, mais, contrairement à nombre de ses confrères, voit un point positif à cette révision. «Grâce au détail des prestations effectuées en l’absence des patients, ceux-ci pourront maintenant mieux comprendre l’ampleur du travail effectué en dehors des consultations: préparation de bons pour le physiothérapeute, rédaction de rapports pour l’assurance, le médecin-conseil, etc. Cette partie du travail sera au moins mieux reconnue.» (Le Matin)

Créé: 06.01.2018, 15h44

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