Lundi 24 septembre 2018 | Dernière mise à jour 10:12

Colère «Je ne paie pas pour la fée Verte»

Une retraitée neuchâteloise reproche à l’Aide suisse aux montagnards son soutien à la Maison de l’absinthe.

L'édito: Pourtant, que l’absinthe est belle

«La montagne» de Jean Ferrat commence comme ça: «Ils quittent un à un le pays/Pour s’en aller gagner leur vie». À la fin de la chanson, ils vont manger du poulet aux hormones dans des HLM, loin de la terre où ils sont nés. Cet exode, l’Aide suisse aux montagnards tente de le stopper grâce à ses donateurs.

Avec pour seule accompagnatrice la chienne borgne que l’animatrice Lolita Morena lui a procurée, une retraitée de Boudry pensait qu’un montagnard était paysan ou fromager. Et voilà qu’il est distillateur d’un alcool qui, selon son constat, ne rend pas les mecs intéressants. Et les filles non plus, d’ailleurs, après deux verres.

L’Aide suisse aux montagnards a-t-elle triché sur la marchandise en subventionnant un musée de l’absinthe, ode à un alcool autrefois clandestin? Hélène a-t-elle raison de se sentir trompée? Oui, dans son ressenti, au sein d’une famille détruite par l’alcool. Mais l’organisation a raison quand elle extrait la périphérie de ses clichés.

Attribuer un soutien financier à un projet défini par la périphérie sans juger son contenu avec arrogance, c’est même une attitude exemplaire. L’Aide suisse aux montagnards a évalué l’impact économique d’un projet sans objection politiquement correcte. Bravo! Quand on aide, c’est comme quand on aime: il s’agit de rendre possible le rêve de la région aidée comme de l’être aimé, sans décider à sa place de ce qui fait son bonheur. Ah! un détail encore: dans la chanson de Jean Ferrat, le vin était une «horrible piquette», alors que l’absinthe du Val-de-Travers inspirait les poètes.

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Devant un verre d’eau, Hélène Henriques-Roggo (73 ans) ne décolère pas, dans sa maison de Boudry (NE). Depuis quatre ans, cette retraitée un peu rebelle ne soutient plus l’Aide suisse aux montagnards, une organisation coupable à ses yeux d’avoir consacré 350 000 francs à la Maison de l’absinthe, à Môtiers, cité cossue du Val-de-Travers. Une contestation ravivée par le trophée honorifique «Aide aux montagnards», décerné cette année au musée dédié à la fée Verte. «Quand, avec son petit revenu, on verse 30 ou 40 francs à l’Aide suisse aux montagnards, on ne s’attend pas à favoriser l’absinthe, un alcool bien fort», tonne Hélène Henriques-Roggo.

Avis partagé par Addiction Suisse, en 2014 déjà. «Je ne paie pas pour la fée Verte! Il y a tromperie sur la marchandise: l’organisation doit être rebaptisée Aide à l’agriculture et au tourisme», propose Hélène Henriques-Roggo, une retraitée abstinente qui conserve une bouteille d’absinthe pour ses hôtes.

«Plus un kopek»

Sa colère n’est pas dirigée contre la Maison de l’absinthe, dont elle a apprécié la scénographie lors d’une visite conclue au bar… par un sirop. «Je ne leur donnerai plus un kopek! Mes dons serviront à aider les chiens», assène-t-elle «J’ai pris le même sirop à l’absinthe lors de mes passages à Môtiers, puisque je ne bois pas non plus d’alcool», réagit Ivo Torelli, porte-parole d’une organisation engagée depuis 1943 «en faveur de la population suisse de montagne». Changer de dénomination serait ce qu’Ivo Torelli appelle un «autogoal». Ah bon? «Ce qu’il faut comprendre, c’est que les montagnards ne sont pas tous des paysans armés d’une faux. C’est une image d’Épinal à effacer, au même titre que celle qui fait de la Suisse le pays du fromage, du chocolat et des banques.»

La tâche d’Ivo Torelli consiste précisément à corriger cette idée reçue. «On peut être montagnard comme moi et travailler dans des secteurs aussi variés que l’hôtellerie, le commerce et l’énergie», dit cet Uranais qui soutient l’innovation. À la Maison de l’absinthe, la responsable Julie Matthey se sent aussi montagnarde, à 737 m d’altitude. «Les gens d’ici sont estampillés «Val-de-Travers» avec une identité forte: on n’est pas des banlieusards», dit-elle en servant des absinthes.

L’ADN du Val-de-Travers

L’absinthe est, paraît-il, l’ADN du Val-de-Travers. La Maison de l’absinthe ne fait-elle pas l’apologie d’un alcool avec l’appui des donateurs de l’Aide suisse aux montagnards? Volubile, Julie Matthey répond du tac au tac: «On ne présente pas un alcool mais un terroir! Qui dit absinthe pense distillateur, mais il y a aussi les cultivateurs.» Ils sont trois à cultiver à plein temps, mais chaque distillateur arrose dans son jardin de l’absinthe, petite et grande, du fenouil ou de l’hysope. Avec 12 000 visiteurs par an, la fréquentation de la Maison de l’absinthe conforte l’Aide suisse aux montagnards dans son choix. «Toute une région profite de ces touristes. C’est ainsi que survit une région économiquement faible», conclut Ivo Torelli.

À Boudry, Hélène Henriques-Roggo maintient sa position, héritée aussi d’une histoire de famille. «Des seniors réunis autour d’une raclette croyaient tous que l’Aide aux montagnards allait à une écurie, à une métairie ou à une fromagerie. De penser que mes petits dons ont servi l’absinthe, ça me désole», conclut-elle. (Le Matin)

Créé: 11.07.2018, 16h48

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