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Fin de vie «On a privé mon père d'une mort digne»

Un Genevois confie sa tristesse et sa colère suite à un imbroglio médico- juridique qui a empêché son papa de mourir comme il l’avait exprimé.

«Si c’était à refaire, je referais la même chose»

Médecin et député PLR au Grand Conseil genevois dont il préside la commission de la Santé, Pierre Conne ne connaissait pas Willy Tribolet. Pourtant, c’est lui qui est intervenu auprès du Procureur général, pour que l’intervention d’Exit n’ait pas lieu le jour où elle était programmée.

«Plusieurs employés de l’Hôpital de Loëx m’ont appelé, le mercredi après-midi, dans l’urgence pour m’informer qu’un patient sous influence affective allait avoir recours le lendemain matin à l’aide au suicide assisté. Ces collaborateurs étaient désemparés et n’osaient pas alerter directement le procureur. Je me suis retrouvé malgré moi dépositaire d’une affaire très délicate, dont j’ignorais tout, parce que j’ai travaillé sur un projet de loi sur ce sujet et que j’avais été médecin à Loëx durant une certaine période.

J’ai eu très peu de temps pour prendre une décision. Par ailleurs, en tant que médecin, je n’étais pas en droit de faire une enquête. Mais il s’agissait de la fin de vie d’un proche. Avec un possible état d’influence. Ce qui est possible, y compris quand on est capable de discernement. Dans ce cas, c’est pénal. Il était donc de mon devoir d’informer le procureur.

J’ai eu des contacts par la suite avec le Dr Beck, médecin d’Exit, et l’accompagnatrice qui m’ont également dit que je n’avais fait que mon devoir. J’ai aussi appris que M. Didier Tribolet et son père avaient encore pu partager des moments très intenses et peut-être finir de régler certaines choses, durant ces quelques jours de vie supplémentaire.

On est dans un domaine très sensible et subtil avec l’aide au suicide assisté. Il ne s’agit pas uniquement d’être pour ou contre, mais parfois aussi de savoir si c’est le bon moment.

Si c’était à refaire, je referais la même chose. Et si M. Tribolet le souhaite, je le rencontrerais très volontiers, pour lui expliquer ce qui m’a amené à agir ainsi.»

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Willy Tribolet aurait dû mourir le 21 février dernier, aux environs de 9 h. Âgé de 89 ans, cet ancien directeur des Services industriels de Genève, atteint d’une maladie incurable, avait choisi de partir, ce matin-là, entouré des siens, dans son appartement de Bernex. Mais dix minutes avant l’heure fatidique, coup de tonnerre. L’accompagnatrice d’Exit, attendue par tous, arrive au domicile la mine défaite. Elle annonce à la famille qu’un recours a été déposé auprès du Procureur Général et qu’elle est dans l’impossibilité d’agir, sous peine d’être inculpée pour homicide.

Le motif? «Une suspicion d’abus de faiblesse et de contrainte morale envers mon papa, dirigée principalement contre moi, confie son fils Didier Tribolet. Ça a été un choc terrible. Nous étions tous abasourdis par cet acte odieux. Mon papa s’était préparé à cette échéance depuis des semaines. Il était prêt, serein. On lui a ôté le droit de partir comme il le voulait. C’est indigne et insupportable.»

S’en suit un imbroglio médico-juridique dont Didier Tribolet est loin de s’être remis: «J’ai appris par la suite comment les choses se sont passées. Une infirmière de l’hôpital de Loëx, où mon papa avait été hospitalisé, a contacté Pierre Conne – médecin et subsidiairement président de la commission santé du Grand Conseil – qui a alors alerté le Procureur général, sans prendre la peine de se renseigner sur la situation.»

Dans la foulée, un juge d’instruction est saisi et la police judiciaire mandatée en vue d’une enquête. «Au fil des jours, la situation n’a fait qu’empirer, au point que mon papa et moi-même avons été cités à comparaître devant le Tribunal de la protection des adultes, le vendredi 2 mars.»

Willy Tribolet ne pourra cependant pas s'y rendre. La veille, il est victime d’une chute et d’une fracture du col du fémur qui le renvoie à l’hôpital.

Pourtant, tout avait été fait dans les règles de l’art. Mi-février, le vieil homme, très atteint dans sa santé physique, prend contact avec Exit et avec son notaire pour attester de sa pleine conscience et de sa volonté de quitter une vie devenue pour lui insupportable. Hospitalisé depuis le début de l’année, il avait déjà décidé d’arrêter tout traitement, son état de santé ne cessant de se dégrader. «Quand mon papa nous a fait part de sa décision de pouvoir partir dignement, j’ai bien sûr été ébranlé. Mais j’ai compris. Nous l’avons tous soutenu et nous sommes préparés, avec lui, à ce départ», poursuit Didier Tribolet.

Mais alors, comment et pourquoi ce dernier s’est-il soudain vu soupçonner d’en vouloir aux biens matériels de son père? Et comment expliquer qu’un recours ait été déposé, le jour où l’ancien ingénieur en électricité a quitté l’hôpital de Loëx pour retourner à la maison où son départ était programmé le lendemain? Didier Tribolet n’en a aucune idée. D’ailleurs, suite à l’audition du 2 mars, la présidente du Tribunal a immédiatement levé l’interdiction à l’encontre d’Exit.

Mais trop tard. Peu après son accident, Willy Tribolet a perdu sa capacité de discernement. Rendant toute intervention d’Exit impossible. «Mon papa a commencé à devenir incohérent. Pour éviter qu’il ne souffre, les médecins nous ont proposé de le soutenir avec de la morphine. Ce que nous avons accepté. Mais j’avais la boule au ventre. Ce n’est pas comme ça qu’il voulait partir mais dignement, en étant encore lucide, avec nous tous à ses côtés», dit-il, sans pouvoir retenir davantage ses sanglots.

Le vieil homme est finalement décédé le 7 mars. «Il me manque terriblement. J’étais très proche de lui. C’était quelqu’un de bien, de profondément honnête. Il ne méritait pas tout ça. Je suis très en colère contre les institutions. Mais je témoigne en espérant que d’autres ne vivent pas ça et qu’on respecte la volonté de ceux qui veulent partir dignement.»

Créé: 13.04.2018, 09h57

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