Samedi 25 novembre 2017 | Dernière mise à jour 11:57

Interview «Le revenu universel serait le tournant social du capitalisme»

Rencontre avec Oswald Sigg, un des initiants du revenu de base inconditionnel qui proposent de verser un montant minimal vital à tout citoyen. Utopiste ou révolutionnaire?

«Au lieu de s’obstiner à détruire le capitalisme, autant s’en servir», déclare Oswald Sigg, socialiste et ancien vice-chancelier de la Confédération.

«Au lieu de s’obstiner à détruire le capitalisme, autant s’en servir», déclare Oswald Sigg, socialiste et ancien vice-chancelier de la Confédération. Image: Darrin Vanselow

Et si on remettait l’économie au service de l’homme?

Et si on remettait l’économie au service de l’homme?

Indéniablement, notre système social s’essouffle. Et si au lieu de le rafistoler sans cesse, afin de l’adapter à l’évolution sociétale, on changeait radicalement de paradigme? C’est précisément ce que propose l’initiative «Pour un revenu de base inconditionnel (RBI)» sur laquelle on votera le 5 juin.

L’idée est révolutionnaire. Remplacer l’ensemble de notre protection sociale, devenue trop complexe, humiliante et toujours plus difficile à financer, par un revenu universel qui sera alloué d’office et sans condition à tout citoyen, qu’il soit riche ou pauvre. En somme, assurer un socle de sécurité pour tous, renforçant le pouvoir des salariés les plus précaires face à leurs employeurs. Cela stimulerait aussi l’insertion professionnelle tout en apportant une nouvelle liberté de choix dans l’activité. Et contribuerait à une meilleure répartition des richesses produites.

Évidemment, une initiative visionnaire qui remet en question tout un système – surtout quand il s’agit de rendre la justice sociale compatible avec l’efficacité économique – se heurte inévitablement au scepticisme général. Dès lors, tout prétexte est bon pour la démolir. Pour n’en citer qu’un, le principal: le mode de financement du RBI, soi-disant difficilement réalisable. Où donc trouver 200 milliards de francs par an (si le RBI est de 2500?fr.)?

A ce jour, le PIB, à savoir l’économie réelle, engendre 680 milliards. Le montant est de 300?fois supérieur quant à l’économie financière (celles des transactions à haute fréquence). Et, surtout, cette dernière n’est soumise à aucun impôt. Le montant total du trafic des paiements génère 150?000 milliards de francs par an. Avec un micro-impôt de 2‰, l’ensemble du RBI serait financé sans aucun problème.

Quel que soit l’issue du scrutin, cette initiative aura eu le mérite d’ouvrir un débat que la société ne pourra pas continuellement écarter d’un revers de la main.

Les six dates-clés de la carrière d’Oswald Sigg

Les six dates-clés de la carrière d’Oswald Sigg

1964 Obtention de son baccalauréat commercial au Collège Saint-Michel, à Fribourg.

1975 Marque le début de son travail au Palais fédéral (chancellerie, DFF, DDPS, DETEC).

1978 Doctorat ès sciences politiques à l’Université de Berne, après des études à Saint-Gall, Paris et Berne

1988 Il accède au poste de rédacteur en chef de l’Agence télégraphique suisse (ATS).

1990 Il est nommé chef de la communication de la direction générale de la SSR.

2005 Il devient vice-chancelier de la Confédération et porte-parole du Conseil fédéral.

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Le Conseil fédéral se positionne aujourd’hui officiellement sur l’initiative «Pour un revenu de base inconditionnel (RBI)» qui sera soumise au vote du peuple le 5 juin prochain. L’un des huit membres à l’origine de cette idée, le socialiste Oswald Sigg, détaille les avantages de ce revenu universel qui pourrait remplacer le système actuel de protection sociale.

Selon l’initiative, le RBI «doit permettre à l’ensemble de la population de mener une existence digne et de participer à la vie publique». Ce n’est pas le cas en Suisse?

Non. La 4e révolution industrielle, à savoir la digitalisation, a profondément bouleversé notre monde du travail. Avec la robotisation, la digitalisation des processus de production dans l’économie et le secteur tertiaire, le travail humain, devenu trop coûteux, a été mis à la porte. Outre le taux de chômage, encore beaucoup trop élevé, on estime aujourd’hui à 50% les gens dans une situation de précarité qui ne font pas appel à l’aide sociale.

Pourquoi?

Le système actuel est beaucoup trop complexe. On est vite dissuadé d’y faire appel. Sans oublier son côté humiliant. Les ayants droit doivent fournir des informations touchant parfois à leur sphère intime. C’est intolérable.

Concrètement, en quoi le RBI serait-il plus efficace que notre système d’assurance actuel?

Avec le RBI, on change de paradigme. Un revenu universel sera alloué d’office et sans condition à tout citoyen, indépendamment de sa richesse. Il remplacera ainsi l’AVS, les allocations familiales, les bourses d’études, l’assurance-invalidité, ainsi que l’aide sociale et l’assurance-chômage pour la partie inférieure au montant du revenu de base. En somme, nous aurons un système beaucoup plus simple.

Le texte de l’initiative reste flou sur le montant et le financement. Ça donne l’impression que vous n’y croyez pas vous-même.

Le peuple devra se prononcer sur un principe. Si nous n’avons pas fixé ces détails importants, certains auraient été pour le montant mais contre le mode de financement. Ou vice versa. En cas d’un oui, c’est au Conseil fédéral, au Parlement et, au final, au peuple de décider comment introduire progressivement le revenu de base. Evidemment, on peut toujours s’opposer si on estime que les décisions ne sont pas en adéquation avec nos idées. Finalement, comme le dit le texte de l’initiative, le RBI offre la chance à notre pays de pouvoir s’adapter aux changements de société en cours plutôt que de s’exposer à devoir, plus tard, prendre des mesures dans l’urgence.

En exemple, vous avancez un montant de 2500 francs pour les adultes. C’est juste?

En effet, ce montant a été cité comme exemple. Il représenterait le minimum vital nécessaire. Pour financer un tel revenu, il faudrait trouver plus de 200 milliards de francs par année.

Quel mode de financement préconisez-vous?

Ma proposition est d’imposer l’ensemble du trafic des paiements. L’idée est presque trop simple pour être vraie. On estime aujourd’hui à 150'000 milliards de francs le montant total de ce trafic en Suisse. En introduisant un micro-impôt de 2‰, on financerait sans problème le RBI.

L’idée n’est-elle pas trop avant-gardiste?

Oui. C’est le cas de le dire. Pourquoi ceux qui s’enrichissent exagérément, en prenant d’énormes risques pour l’ensemble de l’économie, ne contribueraient en rien? L’économie réelle (le PIB), qui produit 680 milliards de francs par an, est soumise à l’impôt. Pourquoi le casino financier y échapperait-il? Celui qui, en plus, génère un montant 300 fois supérieur. Cette situation est inadmissible.

Les détracteurs y voient déjà une menace pour l’ordre social?

La norme – à savoir que les personnes en âge de travailler pourvoient elles-mêmes aux besoins de leur ménage – sera en effet bouleversée. Mais cette normalité est une esquisse du monde du travail de ceux qui gagnent bien leur vie. Ce qui est loin d’être le cas pour tout le monde.

Une personne au chômage ou gagnant peu ne serait-elle pas tentée de cesser toute activité?

Et alors? Pourquoi s’agirait-il de quelque chose de négatif? C’est l’essence même de la liberté. Cela donne l'occasion de faire autre chose.

Cette liberté ne représente-t-elle pas une menace pour la productivité?

Au contraire, je pense que les gens seront plus motivés à travailler parce qu’ils feront précisément ce qu’ils veulent et non pas ce que leur employeur demande. En cas de désaccord ou d’une volonté de reconversion, ils peuvent démissionner sans crainte puisqu’il existera un socle de sécurité pour tous. La liberté d’agir, c’est une augmentation du pouvoir personnel. Qui va donc à l’encontre de ceux qui commandent.

Au fond, vous êtes dans la logique: salaire en premier, travail ensuite?

Exactement. Le RBI va à l’encontre de l’éthique du travail inspirée du protestantisme. Nous sommes enfermés dans un système de travail, une logique trop contraignante. On a peur de changer de travail ou de se réorienter professionnellement. Avec le RBI, cela sera possible. Par ailleurs, les détracteurs craignent que les gens soient tentés de cesser de travailler. Mais que dire de la société hyperproductiviste dans laquelle nous vivons, qui pousse les personnes à effectuer des heures supplémentaires et qui plus est non payées? Avec pour conséquence des burnouts. Cela engendre un coup considérable à la société. Mais ça, on n’en parle pas.

En 2009, une enquête en Allemagne a révélé que le coût des maladies du travail est de 225 milliards d’euros par année. Un chiffre qui ne va pas cesser de s’accroître. Ce phénomène est peut-être moins développé en Suisse, mais il existe aussi.

Au sein du PS, les socialistes sont divisés sur l’initiative. Pourquoi?

Une des raisons est que le mode de financement de l’initiative est basé sur le système capitaliste. Mais, au lieu de s’obstiner à détruire le capitalisme, autant s’en servir. Certains historiens prétendent que le capitalisme, en fin de développement, fera un virage social. Le revenu de base inconditionnel serait donc le tournant social du capitalisme. Précisément parce qu’il sera financé solidairement par les acteurs importants de l’économie financière. (Le Matin)

Créé: 08.04.2016, 11h13


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