Lundi 25 mai 2020 | Dernière mise à jour 12:55

Armée «Ce n'est plus de savoir si on va être contaminé, mais quand...»

L'armée fait une grande opération en mobilisant ses troupes dans la lutte contre le coronavirus. Mais le moral des soldats est mis à rude épreuve, tandis que le virus rôde dans ses rangs. Témoignages.

Lors de leur engagement, les soldats se sont entraînés pour prendre en charge les personnes touchées par le coronavirus. Mais aujourd'hui, ce sont eux qui en paient le prix.

Lors de leur engagement, les soldats se sont entraînés pour prendre en charge les personnes touchées par le coronavirus. Mais aujourd'hui, ce sont eux qui en paient le prix. Image: Jean-Dominique Bott/Keystone

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«La question n'est plus de savoir si on va attraper le virus, mais quand on va l'attraper...», tel est le constat désabusé d'un soldat mobilisé dans la lutte contre le coronavirus depuis plusieurs semaines. Hier, le chef d'état-major du commandement des Opérations, Raynald Droz, a donné quelques chiffres sur la propagation de l'épidémie au sein de la troupe: 728 soldats sont actuellement en quarantaine, 49 en isolation et 172 ont été testés positifs. Sur les 3800 hommes déployés sur le terrain, c'est une proportion importante.

Opération historique

Depuis sa mobilisation, l'armée a décidé de couper les liens entre la vie militaire et la vie civile par précaution. Les congés ont été annulés jusqu’après Pâques. Sur son site, elle n'a pas de mots assez forts pour valoriser cette opération historique. Cependant, dans les casernes, l'ambiance est tout autre. Certains soldats ont choisi de témoigner dans quelle situation ils sont, malgré l'interdiction qui leur est faite de tout contact avec les médias.

Distance impossible à garder

Deux d'entre eux ont été contaminés par le covid-19 après leur engagement et ils ne sont pas les seuls: «De nombreux soldats qui étaient sains au début de l'engagement sont contaminés aujourd'hui», constate un de nos interlocuteurs. Un soldat touché raconte qu'il s'est retouvé à Moudon parmi 800 hommes, puis dans une caserne avec 150 personnes. Rapidement certains ont commencé à montrer des signes d'infection, mais peu de tests ont été effectués. «Pendant deux semaines, on a essayé de respecter les normes d'hygiène, raconte-t-il, sans masque, ni désinfectant, en attendant nos missions repectives. Mais on s'est retrouvé à 35 dans des petites salles pour perfectionner des techniques et dans l'impossiblité de respecter la distance de deux mètres.»

Retour sur le terrain

Finalement, il a commencé à ressentir des symptômes. Dans un premier temps, on a considéré que son état était dû au stress ou à l'anxiété. La semaine suivante, son état s'est dégradé et il a été testé positif. Lui et ses camarades ont été mis en quarantaine pour une douzaine de jours. «Une fois la quarantaine passée, on va devoir retourner sur le terrain, constate-t-il. Cela ne nous rassure pas vraiment. Attraper un virus dont on ne connaît pas les conséquences n'est déjà pas super, mais le fait d'imaginer qu'on va potentiellement le rattraper nous fait peur, car la recherche n'a rien prouvé au niveau de l'immunité.»

Trop de soldats mobilisés

La plupart des soldats ont été mis à disposition d'établissements civils (hôpitaux, EMS) avec un rythme de travail pouvant atteindre 60 heures par semaine. «La première chose qui m'a surpris, note un soldat engagé auprès d'un EMS, c'est que le personnel soignant n'était pas débordé et n'avait guère besoin d'aide supplémentaire.» Un autre confirme: ««Le problème, c'est que le besoin n'existe pas vraiment au niveau des EMS. Le personnel soignant ne s'attendait même pas à nous voir arriver. Je pense que l'armée a réalisé qu'elle avait mobilisé trop de soldats par rapport aux besoins civils. Mais pour éviter d'en renvoyer, ils sont à disposition d'établissements qui n'en auraient pas eu besoin, avec le risque de les contaminer.»

«L'armée contribue aussi à la propagation du virus»

Un troisième, engagé aussi auprès d'un établissement de soins avec des personnes à risque, résume sa situation: «J'ai été mobilisé pour, au final, risquer d'attraper le virus et ensuite risquer de le transmettre à des personnes à risque dans un établissement qui n'avait pas besoin d'aide supplémentaire... Je ne dis pas que tout est négatif, mais le problème est que si l'armée se présente comme indispensable dans cette crise, vue de l'intérieur, on a l'impression qu'elle contribue aussi à la propagation du virus.»

«Pas pris au sérieux»

Ce que ne contredira pas un deuxième soldat touché, qui était arrivé sain à l'armée: «Je pense qu'il y avait des gens infectés dans ma caserne, qui n'ont pas été pris au sérieux, pour qui on a confondu des allergies à la poussière et aux pollens avec le covid-19... Ensuite, j'ai voyagé avec ces personnes pour me rendre sur les lieux d'engagement et j'ai été touché». Estime-t-il que l'armée en fait assez pour ses soldats en matière de protection? «J'ai envie de dire que non, mais au vu de la situation, c'est compliqué pour tout le monde de garantir cette sécurité.»

Inquiétude et fatalité

Comment voit-il la suite des opérations? «C'est un mélange d'inquiétude et de fatalité, parce que si notre mission se prolonge sur plusieurs mois, comme cela semble en prendre le chemin, on craint la fatigue et la routine, qui peuvent entraîner des erreurs lourdes de conséquences, puisque nous côtoyons tous les jours des patients positifs.» Un autre ajoute: «Etant donné que nous sommes stationnés en grand nombre dans divers endroits, si un soldat l'attrape, c'est «bingo» pour les autres stationnés au même endroit, avec le danger de le répandre auprès des gens avec qui on travaille, c'est-à-dire les personnes à risque.»

Mal récompensés

Enfin, les soldats sont déçus que ces journées de service d'appui ne leur seront pas comptés, surtout en travaillant 60 heures par semaine. Viola Amherd a confirmé que les jours décomptés pour 2020 seront ceux qui ont été prévu, soit 19 jours pour un soldat. «Ce n'est vraiment pas cher payé pour plusieurs mois d'engagement. On ne demande pas que tous nos jours soient comptés, mais au minimum un décompte qui soit proportionnel à la durée de l'engagement.»

Eric Felley

Créé: 09.04.2020, 06h41

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