Mardi 26 septembre 2017 | Dernière mise à jour 22:01

Jacqueline de Quattro «Ce n’est pas au citoyen d’assurer l’ordre public»

Le canton de Vaud est victime d’une vague de cambriolages et de braquages sans précédent. Le thème s’invite dans la campagne électorale. La cheffe de la Sécurité défend son bilan et soulève les problèmes. Interview.

Image: Sabine Papilloud

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Quand ça n’est pas une bijouterie, c’est un supermarché ou un magasin de fourrures. Depuis le début de l’année, dans le canton de Vaud, il y a tous les deux jours un braquage ou un cambriolage. Que fait la police?

Commençons par un constat. Notre pays et notre canton en particulier traversent une évolution. Entre octobre et décembre 2010, il y a eu 225 cambriolages dans le canton. Durant la même période en 2011, il y en a eu 534. Deux fois plus… Quant aux braquages, ils ont augmenté de 20%. Et en effet, il y a eu 9 braquages en janvier. La police est là, elle travaille, mais elle ne peut pas être partout à la fois.

Mais que se passe-t-il en ce moment? Qui sont les gens qui commettent ces vols?

Il y a trois populations de délinquants à l’œuvre, qui ne commettent pas les mêmes infractions. Les attaques de kiosques ou de petits commerces, ce sont nos malfrats locaux qui les réalisent. Notamment des toxicomanes qui ont besoin d’argent tout de suite, qui ne se préparent pas et qui prennent beaucoup de risque pour de petits montants. Ils peuvent être dangereux, parce qu’ils ne se maîtrisent pas toujours.

Y a-t-il plus de toxicomanes aujourd’hui qu’il y a quelques années? Pourquoi cette profusion d’attaques de petits commerçants aujourd’hui?

J’ai vu monter cette violence progressivement – déjà comme avocate. En février 2008, j’ai organisé des assises de la violence pour mettre en évidence la situation et chercher des solutions avec des experts. Rien n’est simple, parce que cette criminalité est aussi un phénomène de société: les jeunes veulent des marques tout de suite, consommer avant même d’être entrés sur le marché du travail et d’avoir produit de la richesse. Désolée d’être un peu crue, mais il y a des jeunes filles qui se prostituent pour un sac Vuitton. C’est ça la réalité aujourd’hui. Braquer un fleuriste ou un kiosque, ça leur semble plus facile que de se mettre à travailler.

Pour lutter contre cette criminalité, que faites-vous, concrètement?

Nous misons d’abord sur la prévention. Il faut repérer les jeunes en danger quand il est encore temps, aider les parents dans leurs tâches éducatives. Nous avons mis au point tout un réseau, avec l’aide de nos préfets. Il inclut par exemple les clubs de sports. Pour un jeune allophone mauvais à l’école, être une gloire dans son club de foot peut suffire à le maintenir du bon côté de la loi. Reste la question de la justice des mineurs, qui n’est plus adaptée à leur criminalité.

Pourquoi?

C’est comme avec les enfants: éduquer, expliquer, c’est la base. Mais quand les limites sont franchies malgré tout, alors il faut sanctionner. A Clarens, juste derrière chez moi, un mineur a torturé, avec deux complices, une personne âgée pendant deux jours, jusqu’à la mort. Il a écopé d’une année de prison. Et il s’en est vanté dans les bistrots! Aujourd’hui, vous trouvez des jeunes de 15 ans qui sont déjà des caïds. Il faut changer la loi pour être plus dissuasifs.

Les attaques de bijouteries, ce sont les mêmes?

Non. Il s’agit surtout de bandes venues des Balkans, de l’ex-Yougoslavie. Des gens organisés, eux, qui se préparent, visent à faire un gros coup qui leur permette d’empocher une belle somme, en minimisant les risques qu’ils prennent. Des pros. Jacques Antenen, commandant de la police cantonale, appelle les commerçants et la population à se protéger eux-mêmes, en installant des caméras de surveillance, en évitant d’avoir trop de cash dans le tiroir, en n’hésitant pas à dénoncer les comportements suspects. Est-ce bien normal de déléguer la responsabilité de la sécurité aux citoyens? On va s’arrêter où? Notre commandant a fait un appel aux citoyens: aidez-nous à combattre les malfrats! Mais il ne promeut en aucun cas un transfert de responsabilités. Combattre les délinquants est d’abord du ressort de la police. Mais le citoyen a un rôle important à jouer. Dans une société devenue très individualiste, il est nécessaire de renforcer la cohésion sociale en se souciant de ce qui arrive aux autres. Il faut aussi admettre que la Suisse a changé et qu’il faut désormais prendre quelques mesures de sécurité dont nous n’avons pas encore l’habitude.

Votre maison est sécurisée?

Oui, depuis une dizaine d’années.

Avez-vous déjà été cambriolée?

Non. Mais j’ai changé d’attitude depuis que j’ai pris conscience de la situation. Avant je laissais ma voiture ouverte, maintenant je la ferme à clé.

Vous êtes en train de nous dire que nous devons faire le deuil de la Suisse sûre dans laquelle nous avons grandi, où nous pouvions laisser un vélo à la gare et le retrouver avec sa selle et ses deux roues?

Oui. Nous nous retrouvons de plus en plus dans la même situation que les pays qui nous entourent.

Faut-il alors armer les bijoutiers et demander aux habitants d’un quartier de créer des milices pour patrouiller la nuit autour des villas?

Certainement pas! Ce n’est pas aux citoyens d’assurer l’ordre public ni de jouer les Rambo. Un très bon exemple de l’approche que nous souhaitons encourager est le cas de la bijouterie, à Lausanne, qui a été braquée au centre-ville et en plein jour. Des passants ont vu qu’il se tramait quelque chose, ils ont immédiatement appelé la police, et elle est arrivée en force dans les trois minutes. Les braqueurs ont été arrêtés. En collaborant, nous pouvons passer un message clair aux délinquants: nous vous combattrons.

Comment?

Tout ce qui constitue un obstacle, tout ce qui complique le braquage est utile: les malfrats cherchent la facilité et la rapidité. Il faut former les employés des commerces à risque, favoriser les paiements par carte, installer des caméras.

Mais c’est cher, pour un petit commerçant…

Certaines sont factices – et c’est déjà un outil de dissuasion…

Votre proposition pour protéger la bijouterie Junod, c’est de mettre des caméras à la place Saint-François à Lausanne?

Mais il y a déjà des caméras à Saint-François! Pour la circulation, dans les commerces, les parkings…

Vous parliez de trois types distincts de malfrats – quel est le troisième?

Il s’agit d’une criminalité transfrontalière perpétrée notamment par des Maghrébins originaires des banlieues françaises – Lyon, Grenoble et Marseille. La Suisse, plus particulièrement l’axe Genève-Vaud-Valais, est le supermarché dans lequel ils viennent se servir. Ce sont des gens sans aucun scrupule, allant jusqu’à maltraiter une octogénaire si elle se trouve sur leur chemin. Ils sont souvent dangereux et nous n’encourageons pas les gens à intervenir, au contraire: mieux vaut ne pas leur résister. Je pratique les arts martiaux et j’ai longtemps donné des cours d’autodéfense et de défense de tiers. Mais dans les dernières années, j’ai renoncé à enseigner la défense de tiers. S’interposer est devenu trop dangereux.

Pourquoi les criminels transfrontaliers sont-ils si actifs dans le canton de Vaud? Est-ce parce que la répression est aujourd’hui plus active à Genève?

Non, ils suivent simplement les axes de communication et explorent toujours un peu plus loin. Il s’agit de différentes organisations qui ne cherchent pas à se faire concurrence sur un même territoire.

Pour arrêter ces bandes issues des banlieues, que faites-vous?

La Suisse est un lieu de passage que ces bandes traversent très vite. Il est difficile, pour des raisons liées à la taille de notre pays, de les attraper à temps. Nous collaborons avec la France. Cela porte déjà des fruits, mais il y a d’autres problèmes que nous ne pourrons pas régler seuls.

Par exemple?

Soyons francs. Les Accords de Schengen ont apporté d’importants avantages, y compris à la police. Nous avons par exemple accès à des bases de données internationales d’objets et de personnes qui nous sont très utiles. Et nous ne voulons pas revenir aux postes de douane plantés sur chaque chemin, avec ses files d’attente. Mais il faut bien admettre que Schengen pose problème: les contrôles sont devenus totalement insuffisants pour lutter contre cette criminalité transfrontalière. C’est un point qu’il va falloir renégocier.

Est-ce que vous comprenez que la population s’agace de voir les auteurs de ces braquages relâchés quelques heures plus tard?

Je suis la première agacée et j’ai dénoncé ce problème à plusieurs reprises. Un exemple? Les infractions au Code de la route sont immédiatement et durement sanctionnées – vous roulez à 55?km/h au lieu de 50?km/h et vous devez payer. Pas de sursis. Alors que pour des raisons de procédure, vous ne pouvez pas placer en préventive un cambrioleur, à moins qu’il ne s’agisse d’un récidiviste et que vous en apportiez rapidement la preuve. Ils savent pertinemment qu’ils vont être relâchés, ce qui n’est guère dissuasif. Le nouveau Code de procédure pénal fédéral a aggravé la situation. Comme avocate, je suis sensible aux droits de l’homme et à la présomption d’innocence. Mais on est allé tellement loin dans la garantie des droits des criminels que c’est parfois au détriment de l’efficacité et de la protection des victimes. Nous avons d’ailleurs le même problème avec certains Gitans.

Qu’est-ce qui vous agace avec les Gitans?

Autrefois, ils aiguisaient des couteaux et faisaient de la vannerie. Aujourd’hui, on constate qu’ils roulent dans de grosses voitures. Certains commettent des cambriolages, en se glissant discrètement par les fenêtres. Trop souvent, la justice est obligée de les relâcher pour des raisons de procédure. D’autant plus qu’ils envoient des mineurs. Le cas le plus spectaculaire est celui d’une fillette de 11?ans appréhendée plusieurs fois de suite. A chaque fois, elle a dû être relâchée à cause de son jeune âge. Et elle recommence. Drôle de départ dans la vie…

Vous dites avoir besoin de plus de policiers, mais est-ce qu’il ne faudrait pas commencer par mettre ceux qui sont dans les bureaux dans la rue?

Personne ne fait ce métier pour le «plaisir» de contrôler les conducteurs sur la route ou de remplir des dossiers. Mais si vous voulez qu’une arrestation débouche sur une condamnation, il faut bien écrire des rapports. Et le faire soigneusement – le nouveau Code de procédure pénale a encore compliqué cet aspect.

Depuis que vous avez été élue, on vous entend réclamer 100 postes. Vous ne les avez pas obtenus. C’est un échec politique qui tombe mal pour vous, en pleine campagne électorale!

Quel échec? J’ai obtenu 67 postes dans un premier temps, et le Grand Conseil vient de m’en accorder 10 supplémentaires. Il faut augmenter les effectifs, mais il faut aussi mieux s’organiser et mieux collaborer. Après le rejet par le peuple d’une police unique, j’ai fait passer un projet de police coordonnée, après 20?ans de discussion! Cette nouvelle organisation permettra un meilleur déploiement des forces à travers le canton. Il n’en reste pas moins, face aux nouveaux défis, qu’il nous faudra ces prochaines années environ 300 policiers de plus, répartis entre les différents corps de police du canton de Vaud. D’autant plus que la Confédération nous assigne constamment de nouvelles missions.

Le Conseil d’Etat vient de repousser une réunion avec les syndicats autour de cette question des effectifs. N’est-ce pas une erreur?

Une nouvelle date de rencontre a d’ores et déjà été fixée. Sur le fond, je suis d’accord avec la décision d’attendre qui a été prise par le collège: nous avons besoin d’un peu de temps pour passer au peigne fin toutes les options et apporter une réponse circonstanciée à nos syndicats. Sur la forme, je suis d’accord avec vous: ce n’est pas très habile d’avoir renvoyé cette date. Nous aurions pu les recevoir pour leur expliquer la situation. (Le Matin)

Créé: 05.02.2012, 07h52


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