Jeudi 5 décembre 2019 | Dernière mise à jour 20:59

Didier Burkhalter «La Suisse a beaucoup de chance et beaucoup de mérite»

Comment notre nouveau président de la Confédération aborde-t-il 2014? Didier Burkhalter va devoir faire face à de nombreux défis, notamment sur l’immigration et le dossier européen. Rencontre.

Didier Burkhalter a voulu dédier son année de présidence à la jeunesse.

Didier Burkhalter a voulu dédier son année de présidence à la jeunesse. Image: Laurent Crottet

En dates

1960
Naissance

Didier Burkhalter naît le 17 avril à Neuchâtel. Il fera des études d’économie politique.

1991
Élection

Il devient membre PLR du Conseil communal de Neuchâtel jusqu’en 2005. Il siégera aussi au Grand Conseil.

2003
Conseil national

Élu à la chambre du peuple, il passe au Conseil des États en 2007.

2009
Le sacre

Il est élu au Conseil fédéral et prend le Département de l’intérieur.


2011
Changement

Il prend la tête des Affaires étrangères.

«Le rouge et blanc, ce n'est pas kitsch»

La présidence de 2014 va sortir du kitsch rouge et blanc d’Ueli Maurer pour aller davantage vers des teintes plus proches de votre style, plus grises. Allez-vous déjouer ces prévisions, nous réserver des surprises? Allez-vous, vous aussi, être rigolo?

Vous verrez bien. Cela dit, le rouge et blanc, ce n’est pas kitsch, c’est la culture suisse. Le message d’Ueli Maurer, c’est la défense des valeurs suisses, j’ai le même. Surtout si l’on admet que, dans les valeurs suisses, il y a une dimension internationale.

La figure discrète que vous représentez peut-elle apaiser les Suisses?

Je ne crois pas que les Suisses aient besoin d’être apaisés.

Pourtant ils sont inquiets?

C’est vrai.

On reprochait aussi à Joseph Deiss son côté gris. Pourtant, c’est sous son règne qu’on a voté l’adhésion à l’ONU: tous les succès vous sont donc promis?

Peut-être, en effet. Les gens me le disent en tout cas, ou me l’écrivent. Ils disent qu’ils ont l’impression que je n’utilise pas la politique pour défendre autre chose que ce je pense vraiment. C’est vrai et cela peut être utile.

Un journal alémanique a dit que vous aviez «le charisme d’une autoroute», ça vous blesse?

Pas vraiment, c’est tellement extrême. J’ai appris qu’ils avaient écrit ça quand j’étais en direct à la radio. Ma réaction a été plutôt amusée: «Une autoroute? Pourquoi pas. Mais j’aime mieux les voies que les autoroutes, surtout la voie… bilatérale.»

Est-ce parce que vous êtes discret que votre femme est si médiatisée?

Non, c’est juste parce qu’elle est belle.

C’est vrai. Vous dites: «Je veux traverser la vie avec elle», c’est magnifique. Au fond, vous êtes un grand romantique?

Oui, je trouve aussi, mais ne le dites à personne.

La présidence 2014 ne sera donc pas forcément super-rigolote mais glamour?

C’est mieux, non?

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Que souhaitez-vous à la Suisse pour 2014?

Je souhaite que les relations entre la Suisse et le monde soient abordées sous l’angle des projets et non des idéologies. Et qu’on puisse démontrer à quel point elles sont dans l’intérêt de la Suisse et en particulier de sa jeunesse.

Et que vous souhaitez-vous à vous-même?

Une année remplie et réussie.

Ce serait quoi, une année réussie?

Qu’on arrive à faire comprendre à la population suisse que les décisions qu’elle doit prendre jusqu’en 2016 sont fondamentales, qu’il s’agit de protéger ce qui a réussi au pays et qu’il faut éviter les retours en arrière. Je veux aussi donner aux jeunes un message très sérieux. Je veux non seulement les intégrer davantage mais aussi dire à la société qu’elle doit prendre conscience que ses décisions sont pour les générations d’après.

Vous semblez mettre beaucoup de tendresse quand vous parlez des jeunes. C’est le père de famille qui parle?

Pas seulement. Ça vient du cœur. J’aime bien les enfants et j’ai la chance d’en avoir, c’est vrai. Mais j’ai toujours eu énormément de plaisir à faire des projets avec les jeunes. A Neuchâtel, à l’époque, on lançait même des consultations avec eux pour créer des places de jeu et de sport. Je me souviens qu’on avait installé des boîtes aux lettres pour que les jeunes y mettent des idées. Ils ont vite compris qu’il fallait s’organiser pour obtenir ce qu’ils voulaient. S’ils voulaient une table de ping-pong ou un panier de basket, ils recopiaient le même message plein de fois, l’amusant, c’est qu’on retrouvait toujours la même faute d’orthographe. C’était très chaleureux.

La Suisse de 2014, c’est aussi celle qui pourrait voter oui à l’initiative UDC contre l’immigration. Pourquoi courons-nous ce risque?

La Suisse fonctionne bien au niveau interne. Notre système d’intégration a permis d’apporter des compétences et des forces, par exemple pour les hôpitaux ou l’horlogerie. Ça a permis de renforcer les assurances sociales, de rajeunir le pays. Cela dit, nous savons que tout n’est pas parfait, qu’il y a des soucis réels, notamment concernant les salaires. Il faut contrôler et condamner le dumping salarial. L’alternative que propose l’initiative UDC n’en est pas une, on y recycle de vieilles recettes. Les contingents, c’est un système très lourd, administratif. Ça n’empêche pas l’immigration, qui était même deux fois supérieure dans les années 60. Cette lourdeur administrative aurait d’ailleurs pour effet de favoriser l’immigration illégale. Bref, l’initiative ne résout aucun des problèmes actuels.

Mais où la Suisse a-t-elle mal pour être tentée par cette initiative?

La Suisse est un pays qui a beaucoup de chance et beaucoup de mérite. Elle est partie d’à peu près rien pour arriver au top mondial en termes de croissance, d’innovation, de création d’emplois, d’investissement. On y vit en sécurité. On a une situation enviable. Du coup, c’est normal, nous avons peur de perdre tout cela. Il faut prendre cette peur au sérieux, mais sans jeter les clés du succès. Le Conseil fédéral ne veut pas menacer le peuple, lui faire peur d’une autre façon, il veut simplement expliquer les enjeux.

La population n’est-elle pas simplement tentée par la xénophobie?

Non, il ne faut pas toujours s’autoflageller avec ces problématiques. Quand je voyage dans le monde, je vois beaucoup de problèmes d’intolérance, de discrimination, ça existe ailleurs qu’en Suisse. Simplement, ici, notre particularité, c’est une démocratie très vivante. On débat, on parle de tout, c’est une chance.

Mais de quoi les Suisses ont-ils peur?

Il est normal qu’un pays qui a décidé de vivre seul, sans alliance, ressente une certaine peur du monde. Ça me frappe quand je voyage dans les pays pauvres, c’est là qu’on voit le plus de sourires d’enfants. Ils n’ont rien, mais ils sont heureux juste parce qu’on leur rend visite, qu’on leur parle. En Suisse, on fait souvent un gros problème de soucis plus petits.

Est-ce à dire que nous sommes trop riches?

On n’est pas trop riches, on est juste plus riches que d’autres. Il y a aussi beaucoup de souffrance en Suisse.

L’urgence, pour préserver la libre circulation des personnes, c’est de contrôler les salaires plutôt que d’offrir davantage de logements?

Oui, même si le logement est un problème important. Les endroits où il y a du travail ne doivent pas autoriser les abus.

D’autres pays veulent aussi contrôler mieux le dumping salarial?

L’Angleterre, l’Allemagne ont posé des questions sur les prestations sociales touchées par les immigrants. Mais ce n’est pas lié à la libre circulation, c’est lié aux législations nationales, aux impacts des directives sur la citoyenneté, que nous n’avons heureusement pas reprises. Nous n’avons pas ce problème. Mais nous avons ainsi l’occasion de mieux expliquer l’utilité de nos mesures d’accompagnement. C’est donc plutôt une chance que d’autres pays thématisent ce problème.

L’Europe n’avait-elle pas fait de l’angélisme en sous-estimant les risques de dumping salarial?

Non, je ne crois pas. Le concept de libre circulation, c’est la liberté, ça devrait plaire aux Suisses. Les jeunes Helvètes peuvent aujourd’hui profiter de la libre circulation et aller partout. Ce système, qui permet au travail d’être fait là où il y en a, ne doit évidemment pas devenir une libre circulation des prestations sociales.

Le Conseil fédéral assure que, si l’initiative UDC passe, il y aura un problème de croissance. Mais il avait déjà dit ça en 1992, lors du refus de l’Espace économique européen (EEE), et c’était faux?

C’était vrai.

Pourtant, on a survécu au non à l’EEE?

Parce qu’on a trouvé une alternative. Et seulement dix ans plus tard: c’est à partir des bilatérales que la croissance a repris. Pendant dix ans, la Suisse a été en stagnation.

Aujourd’hui, vous vivez un moment de grâce: vous avez le feu vert des commissions de politique étrangère des deux Chambres et celui des cantons pour rénover les bilatérales: tout va donc être facile?

Euh… peut-être. Disons qu’il faut quand même d’abord négocier.

Pourquoi est-on sorti du blocage idéologique? C’est dû à votre talent?

Je ne dirai jamais ça. Simplement, le projet est bon. La souveraineté de la Suisse est garantie. La voie que nous proposons est la seule qui offre à la fois la prospérité et l’indépendance. A partir de là, on pourrait même imaginer que la négociation soit assez rapide.

C’est-à-dire? Quel délai?

Ça, je ne vous le dirai pas.

La mécanique de règlement des différends prévoit que, si l’on n’arrive pas à s’entendre au comité mixte et que nous ne voulons pas appliquer ce que veut l’Union européenne (UE), celle-ci exigera des mesures de compensation: nous devrons donc quand même nous écraser?

On ne s’écrase pas, on choisit. C’est le prix de la souveraineté. Dans notre solution, les juges étrangers ne décident pas à la fin. Ceux de la Cour de justice européenne ont la possibilité de dire le droit de l’UE repris dans les accords bilatéraux. Sur cette base, on cherche une solution d’application dans le cadre du comité mixte. Si on ne la trouve pas, la partie qui se sent lésée peut prendre des mesures de compensation qui vont jusqu’à la suspension, totale ou partielle, de l’accord. Si on en arrivait là, nous voudrions qu’un tribunal arbitral examine la proportionnalité de ces compensations. La Suisse peut choisir de garder sa souveraineté, simplement, parfois, ça aura un prix, c’est normal.

Nous sommes brouillés avec les Etats-Unis, la France, l’Allemagne…

Nous n’avons jamais été brouillés avec les États-Unis!

Allons donc, on s’est disputé toute l’année!

Non, le secteur bancaire a une procédure avec le Département de justice, soit. Mais le gouvernement américain et sa population ne sont pas brouillés avec la Suisse. D’ailleurs, personne ne parle de ces affaires aux États-Unis. On croit, ici, que c’est un thème là-bas, mais ce n’est pas le cas.

Comment expliquer que cette communauté internationale qui nous a tellement décrits comme un pays de banquiers pourris vienne quand même régler ici les dossiers de la Syrie et de l’Iran?

Parce que nous ne sommes pas ce que vous dites. La Suisse est considérée comme un pays particulièrement intéressant pour venir y faire la paix. Ces dix dernières années, il y a eu tellement de changements et de crises dans la communauté internationale. Les discussions sont dures, on vit un retour des intérêts nationaux. Il faut dire qu’il y a des pays où la situation est très difficile. Je rencontre des collègues qui doivent faire face à un chômage des jeunes de 70% dans certaines régions. Vous vous rendez compte? Que dire à une jeunesse qui n’a même pas une chance sur deux de trouver du travail? C’est terrible.

La conjonction des conférences sur l’Iran et la Syrie à Genève donne l’impression d’un renouveau de notre diplomatie. Ces dernières années, on pouvait avoir l’impression de n’avoir aidé que la Géorgie?

D’abord, le travail sur la Géorgie concernait aussi la Russie, et il a été très respectable. Il est vrai que la nouvelle stratégie de Genève, avec le concours du canton et de la ville, a très bien fonctionné.

Qu’est-ce qui marche mieux qu’avant: nos diplomates sont meilleurs? Vous êtes moins clivant que Micheline Calmy-Rey? Quelle est la recette?

Je n’aime pas faire dépendre les analyses des personnes. C’est un travail qui a aussi été entrepris avant moi: on a fait en sorte que la Suisse se mette à disposition de la communauté internationale là où un pas décisif est possible pour la paix ou la sécurité. C’est un vrai travail d’équipe. Les pays ont identifié que, ici, ils pourront travailler en totale discrétion, sans intervention excessive de notre part. On est prêt à mettre sur pied des compétences, notamment pour la Syrie, mais sans interventionnisme inutile.

Pour votre année présidentielle, vous avez invité François Hollande: n’auriez-vous pas préféré un winner?

Nous souhaitons qu’il vienne, sa visite n’est pas confirmée. C’est dommage, je pense que ce serait bon qu’il y ait un geste. A la fois, celui de la Suisse qui accueille le président français et celui d’un président français qui viendrait même si tout n’est pas forcément réglé. Les symboles, c’est important.

S’il ne vient pas, ce sera une humiliation?

Non, pas du tout. Ce serait simplement dommage de ne pas saisir ce moment. Ça aurait un impact positif sur le climat entre les deux pays, d’autant que des rencontres sont déjà planifiées ces prochains mois avec tous nos voisins.

Créé: 05.01.2014, 15h25

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