Samedi 4 avril 2020 | Dernière mise à jour 14:41

Interview Mario Botta: «J'ai l'angoisse des vacances»

Il travaille sur 40 projets en même temps et l'un d'eux concerne l'ancienne décharge de Bonfol (JU). L'architecte de 76 ans nous a reçus dans son bureau à Mendrisio, au Tessin.

Mario Botta nous a reçus dans son bureau à Mendrisio (TI).
Vidéo: Interview Fabio Dell'Anna Tournage et montage Laura Juliano

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«Vous avez fait tout ce chemin pour moi?», s'étonne Mario Botta en nous accueillant tout sourire dans son bureau à Mendrisio, au Tessin. Il arrange ses lunettes rondes avant de nous serrer la main. Après un petit tour du propriétaire, il s'assied sur une chaise en métal noire et nous demande quel est le sujet qui nous intéresse. «Nous travaillons sur 40 projets en ce moment, mais comme vous êtes Romands, je pense qu'il s'agit de l'ancienne décharge de Bonfol», dit-il. La Suisse veut y créer un monument qui coûterait 5 millions de francs. Le conseil de Fondation a jusqu'en octobre 2021 pour trouver 2 millions de francs, afin de lancer les travaux sur le mur et la forêt. Dans le cas contraire, le site sera remis à l’état naturel.

A 76 ans, sa passion est toujours intacte. Pour lui, il n'y a jamais eu de doute concernant sa carrière. «J'ai toujours voulu faire quelque chose qui touche à l'image. J'aurais pu être photographe ou peintre.» Finalement, c'est l'architecture qui l'emporte. Il raconte avec humilité à quel point c'était fantastique de travailler pour Le Corbusier et avec Louis I. Kahn. La rencontre avec ces deux importants représentants du brutalisme le marque fortement. Mais ce n'est pas le thème sur lequel il s'est confié en français.

Comment est né le projet jurassien de l'ex-décharge de Bonfol?

On est venu me chercher il y a trois ans pour tout changer. Le problème majeur était de donner une nouvelle signification au lieu ainsi que de corriger l'infrastructure précédente. Il y a un grand mur de 400 mètres qui partageait la partie civile de celle des déchets. On aimerait garder un bout de cette muraille comme symbole de la décharge. On ne peut pas tout effacer et faire comme si rien ne s'était passé.

Qu'allez-vous exactement y construire?

On va briser ce mur et faire des ouvertures pour le rendre transparent. A côté, on veut construire une tour de 40 mètres. On a toujours l'habitude de voir une forêt depuis le bas. Cette fois-ci, on voulait montrer aussi la puissance de la nature depuis le haut. On a aussi imaginé créer des terrains de sport. Il y aura deux grands ronds de 400 mètres où les gens peuvent se promener, mais aussi courir. L'infrastructure sera en briques pour rappeler qu'il y a de l'argile sur le territoire. D'ailleurs, le lieu de la décharge a été choisi pour cette raison. On pensait que le sol était imperméable grâce à l'argile. Finalement, le poison a été plus fort (ndlr.: le site abritait l'ancienne décharge de la chimie bâloise.)

Mario Botta lors de la présentation du projet de l'ancienne décharge de Bonfol. crédit: Keystone

Est-ce que vous comprenez que certaines personnes soient surprises par le prix des travaux qui s'élèvent à quelques 5 millions de francs? Une récolte de fonds a d'ailleurs été lancée.

Je ne savais même pas combien coûte la réalisation. Je ne me suis pas occupé pas de ça. Il y a des bureaux d'études avec des ingénieurs forestiers pour ça. Le bâtiment en soi n'est pas très cher. C'est surtout toute la plantation des arbres qui est assez importante.

Nous nous trouvons dans votre bureau à Mendrisio. Parlez-nous de cet endroit.

Cela fait une dizaine d'années qu'il est né. Avant j'étais à Lugano, mais je perdais trop de temps dans le trafic. J'habite ici et l'académie d'architecture que j'ai créée se trouve aussi dans ce village. C'était une évidence de revenir chez moi. Aujourd'hui, il y a une vingtaine de personnes qui y travaillent.

Dont vos trois enfants. Comment se déroule le travail en famille?

Pour moi, bien. Pour eux, il faut leur poser la question. (Rires.) Ils ont choisi eux-mêmes de devenir architectes. S'ils voulaient être dentistes, j'aurais été tout aussi fier. Je suis très content de leur parcours, j'ai juste quelques préoccupations concernant ce métier de manière générale. Le Tessin est un canton difficile. Il est très petit, environ 300'000 habitants pour 5000 architectes en Suisse. C'est pour ça que je vais travailler ailleurs.

Où êtes-vous allé dernièrement?

J'ai du travail en Corée du Sud, en Chine et en Inde sur des thèmes que je ne pourrais jamais réaliser ici: de grands musées, des théâtres ou des campus universitaires. La prérogative de l'architecte est qu'il ne choisit pas ce qu'il va faire. Vous êtes au service de la communauté. Ce qu'il y a de plus intéressant pour nous est de réaliser des projets que l'on n'a jamais faits auparavant. Il faut s'amuser et inventer de nouvelles choses.

C'est-à-dire?

Lorsqu'on engage un architecte, on lui demande de donner son interprétation d'aujourd'hui. Par exemple, comment construire une église après Picasso. Habiter aujourd'hui et très différent d'il y a vingt ans.

Qu'y a-t-il de différent?

Le temps de réflexion se réduit, donc le temps de vie s'est accéléré. Avant, l'homme habitait et restait toute sa vie dans la maison. Aujourd'hui, il change chaque jour d'environnement et ne cesse de bouger. L'organisation des espaces a été repensée pour être plus rapide. Il s'agit de l'un des gros défauts de cette globalisation.

Est-ce aussi un sentiment que vous ressentez dans votre travail de manière générale?

Oui! Et paradoxalement la construction est un processus lent. On ne peut pas claquer des doigts et réaliser quelque chose. Les gens aimeraient avoir tout, tout de suite.

Quelle a été votre réalisation la plus longue?

Je suis en plein dedans. Il s'agit d'un campus universitaire au nord de Pékin, en Chine. Cela fait déjà une dizaine d'années que je travaille dessus. On a rencontré des problèmes économiques, de sanitaires, d'organisation. C'est très complexe. Le travail de l'architecte n'est pas seulement dans son atelier.

Il y a des projets qui vous ont déçu?

Du résultat final? Non. Mais je ne suis jamais satisfait. J'ai constamment envie de changement. C'est la recherche infinie. Comme quand le peintre continue en permanence à retoucher son tableau.

Vous ne vous arrêtez jamais de réfléchir?

Non. Je n'aime pas les vacances. J'ai l'angoisse des vacances. Je préfère avoir un crayon dans ma main et des problèmes à résoudre. Je trouve ma paix dans le travail.

Il y a tout de même des projets qui vous ont satisfait?

Le prochain projet, car il me donne de l'espoir. J'aime me confronter à quelque chose de nouveau et de différent.

Que pensez-vous du nouveau pôle muséal Plateforme 10, près de la gare de Lausanne?

Je trouve que c'est une bonne intervention. Le bâtiment est dur. Il est fort. Il est ce qu'il devait être. C'est un territoire particulier, car on est juste à côté des chemins de fer. Il y a une dimension assez forte. Vous savez, les anciennes églises ou les anciens châteaux n'étaient pas forcément plus gracieux que cette construction.

Y a-t-il un projet qui vous ferait plaisir?

Dessiner un monastère. C'est la ville idéale. Vous entrez et vous restez là à travailler, à manger avec les confrères, à prier. Tout doit être au top! Vous avez choisi d'être là et cela doit être parfait. Même le couloir doit plaire. Il doit y avoir une logique de beauté.

Qui a été votre plus grand critique durant votre carrière?

Ma femme (ndlr.: Maria Della Casa Botta). Elle comprenait tout. Je n'avais rien besoin de lui montrer. Quand vous vivez avec quelqu'un, elle vous connaît mieux que vous-même. J'ai besoin de temps pour assimiler ce qu'il faut faire. Pour les femmes, c'est immédiat.

Fabio Dell'Anna

Créé: 20.02.2020, 06h50

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