Lundi 22 avril 2019 | Dernière mise à jour 23:29

Lausanne Videurs mis à la porte

Soumis à de nouvelles exigences (pas de dette et pas de casier judiciaire), plusieurs surveillants sont licenciés contre la volonté de leur patron. Reportage.

«Ici, on fait surtout de la prévention et de l’accueil, 80% de notre boulot, c’est du social», explique Philippe Dutoit.

«Ici, on fait surtout de la prévention et de l’accueil, 80% de notre boulot, c’est du social», explique Philippe Dutoit. Image: Yvain Genevay

«Si je suis viré fin novembre, à Noël, il n’y aura pas de cadeaux sous le sapin pour mon fils...» (Image: Yvain Genevay)

L'avis de Benoît Rey, secrétaire du concordat sur les entreprises de sécurité

Pas de dettes, pas de casier: qu’est-ce qui justifie ces nouvelles exigences?

Il faut savoir qu’elles ne sont pas nouvelles. Le concordat
des entreprises de sécurité existe depuis 1996. Ce qui est nouveau, c’est la décision d’inclure dans ce concordat les surveillants de bistrot et de club. Mais elle n’est pas tombée du ciel. Les politiques des cantons romands ont estimé qu’il y avait un intérêt public à ce que ces videurs soient soumis à un contrôle préventif pour s’assurer qu’ils sont honorables. La protection des clients est à ce prix.

Pourquoi être aussi exigeant avec les videurs?

Ces personnes ont un contact régulier et très souvent conflictuel avec le public de la nuit. Elles sont sans arrêt confrontées à la violence de certains clients. Il arrive souvent que ces surveillants outrepassent leurs pouvoirs et donnent lieu à des plaintes ou dénonciations pénales. On est en droit d’attendre d’eux une certaine honorabilité.

Aussi au niveau financier?

Les agents ont souvent accès à des valeurs dans le cadre de leur travail. Il est normal que le concordat exige une certaine probité au niveau financier. Au final, ces exigences permettront aussi aux patrons de disposer d’un personnel ayant passé un certain nombre de contrôles préventifs.

Certains vont perdre leur travail, qu’en pensez-vous?

Cette conséquence est regrettable mais dans la mesure où les règles voulues politiquement répondent à un intérêt public évident, cela ne pose pas de problème aux autorités d’application. Cela dit, en ce qui concerne l’exigence d’absence d’actes de défaut de bien définitifs, les autorités compétentes auront une certaine marge de manœuvre, notamment en proposant des plans de remboursement. Et, si un patron est extrêmement satisfait de son employé, il pourra aussi l’aider à payer ses dettes.

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Grosse veste noire sur le dos, oreillette branchée et petit sourire aux lèvres. Voilà comme Philippe Dutoit accueille les clients du MAD. «Il faut leur donner envie d’entrer. Etre courtois mais ferme», explique celui qui est videur depuis cinq ans. Un métier qu’il ne pourra bientôt plus exercer. Depuis le 1er octobre, les agents de sécurité des établissements publics sont soumis au concordat sur les entreprises de sécurité. Ils doivent donc répondre à un certain nombre d’exigences. Notamment, n’avoir ni casier judiciaire ni actes de défaut de biens. «J’ai reçu ma lettre de licenciement. C’est dégueulasse, je n’ai commis aucune faute et mon patron ne veut pas me virer», s’insurge Philippe Dutoit. Le Vaudois de 46 ans le reconnaît, il a des dettes qui datent de son divorce. «Mais si je ne peux plus travailler, comment je fais pour les rembourser?» s’interroge-t-il.

Dans son bureau, caché au cœur du MAD, Igor Blaska est lui aussi révolté par la situation. «Je dois me séparer de six collaborateurs avec qui je travaille depuis longtemps. Je n’ai rien à leur reprocher», peste le patron de la boîte de nuit. S’il reconnaît que l’un des licenciements était justifié par le casier judiciaire de l’intéressé, il souligne: «Je suis convaincu qu’avoir un certain vécu permet de mieux se faire respecter des clients difficiles.»

«La mauvaise image de la nuit»

Pour les cinq autres videurs, ce sont des dettes qui posent problème. «C’est excessif de devoir les licencier. Ce sont des choses qui peuvent arriver à tout le monde.» Le MAD a écrit des lettres de recommandation aux autorités mais sans succès. «C’est injuste. Même un policier n’est pas systématiquement licencié s’il a des dettes. On paye la mauvaise image du monde de la nuit dans l’opinion de certains.» Au-delà du côté humain, Igor Blaska regrette aussi de perdre des employés de qualité. «Je vais devoir reformer des gens et attendre dix ans pour qu’ils accumulent la même expérience.»

Car de l’expérience, il en faut à la vingtaine de videurs de piquet pour gérer les fêtards chaque soir. «Il est important de reconnaître les DJ, les habitués, mais aussi les clients à risque. C’est une question de feeling», détaille Philippe Dutoit tout en vérifiant une carte de membre à l’entrée du club. Pour celui qui a travaillé pendant dix ans dans la sécurité de lieux et de personnalités, aucun doute, ce n’est pas le même métier. «Il m’a fallu six mois pour m’adapter. Ici, on fait surtout de la prévention et de l’accueil. 80% de notre boulot, c’est du social.»

A le voir sourire et prendre des nouvelles des clients qu’il connaît, on est loin des clichés sur les gros malabars de l’entrée. «C’est mieux de dire qu’on s’est fait péter la gueule par les videurs que par un petit minet parce qu’on draguait sa copine», sourit Philippe Dutoit. D’ailleurs, en cinq ans, il n’a été concerné que par deux plaintes. Et c’est lui qui a déposé les deux. Lui-même joue parfois sur les clichés pour détendre l’atmosphère. «Je fais de l’autodérision. Je dis que je ne fais que regarder la photo de la carte parce que je ne sais pas lire.» Ce qui ne l’empêche pas de pouvoir intervenir en cas de bagarre. «J’ai fait des arts martiaux pendant des années. Je sais me défendre. Mais ce n’est pas le but.»

Une pétition pour les soutenir

Quelques étages plus haut, Ilario Chiavi est videur au MAD depuis onze ans. Il sera lui aussi licencié à cause de ses dettes. «30% des sécus en place vont perdre leur job. Pourquoi l’Etat s’en mêle? Si je vole de l’argent, c’est celui de mon employeur», assure-t-il. Après une première pétition en ligne qui a très vite réuni 1200 signatures, Ilario Chiavi lance, dès ce week-end, une pétition sur papier dans tous les clubs lausannois. «Les clients nous soutiennent à fond. Ils sont aussi outrés que nous par cette décision.» Une réunion était prévue mardi dernier avec les autorités vaudoises pour évoquer le problème. «J’y croyais, mais elle a été annulée sans qu’on fixe une autre date. En attendant, moi je perds ma place fin octobre…»

De son côté, Philippe Dutoit est lui aussi inquiet. «J’espère qu’ils vont revenir en arrière. Est-ce que c’est juste que ce soit l’Etat qui dirige ma vie?» Surtout que c’est le contribuable qui paiera les pots cassés. «Si je ne peux plus travailler dans la sécurité, qu’est-ce que je vais faire? Je vais aller au chômage, puis à l’aide sociale.» Hier au petit matin, ses inquiétudes en tête, Philippe Dutoit a pris le premier train pour rejoindre son fils, Maxime*. «Si je suis viré fin novembre, à Noël, il n’y aura pas de cadeaux sous le sapin pour lui. Il n’y aura peut-être même pas de sapin.» Il serait temps de se rappeler que sous la grosse veste noire se cache toujours un homme ou une femme. (Le Matin)

Créé: 11.10.2014, 13h18

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