Mardi 17 septembre 2019 | Dernière mise à jour 22:25

Interview «Les Suisses acceptent de se faire voler»

Le président du conseil d’administration de Migros, Claude Hauser, livre sa vision du géant orange face à la concurrence et le boulet du franc fort. Et met en garde les consommateurs.

Image: Sabine Papilloud

L'édito de Sandra Jean, rédactrice en chef

Des pigeons volontaires

Les ailes m’en tombent. Le big boss de la Migros lui-même le reconnaît. De un, nous sommes tous des pigeons. De deux, nous acceptons de nous faire voler. Autrement dit, nous sommes des pigeons volontaires. Cela fait mal de le dire, mais Claude Hauser n’a pas tout tort.
Depuis des années, nous avons docilement accepté de payer beaucoup trop cher nos produits de beauté, nos appareils ménagers, nos habits, nos médicaments, nos voitures. Sous prétexte que les Suisses nageaient dans un océan de confort et ployaient sous des masses d’argent, des producteurs, des distributeurs et autres importateurs en tous genres se sont allègrement enrichis sur notre dos.
Il aura fallu la crise de l’euro pour remettre les comptes à l’heure. Grâce aux milliards de perte engendrés par le tourisme des achats, les grands distributeurs que sont Migros et Coop se sont enfin réveillés. Première victoire pour les consommateurs, mais il ne faudrait surtout pas s’arrêter en si bon chemin. Car si des baisses plus ou moins conséquentes ont été opérées sur des centaines de produits, des différences de prix encore significatives et injustifiées persistent. Comme, par exemple, dans le secteur pharmaceutique. Une énième étude rappelait vendredi dernier qu’en Suisse, les génériques coûtent 45% de plus qu’en Europe.
La cherté des produits vendus en Suisse n’est pas une fatalité. L’histoire récente nous l’a prouvé. Ce n’est pas (ou plus) marqué pigeon sur notre front. Qu’on se le dise !

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Il ne mâche pas ses mots, Claude Hauser, 69?ans, l’actuel président du conseil d’administration de Migros. A cinq mois de la retraite, il dénonce les pharmas et les importateurs d’électroménager qui ne répercutent pas suffisamment la baisse de l’euro. L’occasion aussi pour le Genevois d’évoquer les défis que doit surmonter le géant orange.

Pour la première fois le chiffre d’affaires de Coop est supérieur à celui de Migros. Quelles leçons en tirez-vous? §Nous sommes les plus performants et nous restons le plus grand distributeur en Suisse. Ce qui nous importe avant tout. Nous concentrons nos activités dans notre pays, alors que Coop nous a dépassés avec l’achat de Transgourmet, une entreprise de commerce en gros, active essentiellement dans les pays de l’Est.

Les résultats de Migros ont été relativement mauvais en 2011 avec une baisse du chiffre d’affaires de 155 millions. Comment expliquez-vous cette baisse du rendement? Nous vivons une période particulièrement contraignante. Dans le commerce de détail, les prix actuels sont similaires à ceux de 1993, selon une étude de BAK-Basel. Et n’oublions pas que les dix coopératives régionales ont effectué en 2011 des réductions de prix équivalent à 600 millions de francs qui ont profité aux consommateurs. Dans ce contexte, il est donc faux de dire que les résultats de Migros sont mauvais. Au contraire, ils sont bons. Notre chiffre d’affaires global s’établit à près de 25 milliards et le taux de fréquentation de nos magasins a augmenté par rapport à l’année précédente.

Justement, le tourisme d’achat joue un rôle primordial dans la baisse du chiffre d’affaires, non? Les premières estimations établissaient à 3 milliards de francs, les pertes subies par le commerce de détail en Suisse à cause du tourisme d’achats. Mais ces chiffres ont été revus à la hausse: selon une étude du Credit Suisse qui vient d’être publiée, ce sont près de 5 milliards de francs qui partent de l’autre côté de nos frontières.

Quelle solution préconisez-vous? La Suisse connaît un régime protectionniste pour ses produits agricoles. En conséquence, nous devons nous approvisionner sur le marché suisse, en payant beaucoup plus cher pour la viande et le lait, par exemple, que nos concurrents étrangers. Il faudrait donc accélérer les négociations en vue d’obtenir un accord de libre-échange pour les produits agricoles avec l’Union européenne, moyennant des compensations adéquates aux paysans, sous forme de paiements directs.

Malgré la baisse de votre chiffre d’affaires, la Fédération romande des consommateurs (FRC) estime que vous pouvez encore rogner sur vos marges. Qu’en pensez-vous? Les chiffres qui ont été publiés ne sont pas exacts. Le groupe Migros compte aussi des usines de production et des activités de service qui faussent le calcul. Ainsi, c’est la marge nette, oscillant entre 2,5% et 3%, qui est déterminante et comparable à celles des chaînes européennes.

Alors, vous allez baisser encore vos prix en 2012, oui ou non? Nous allons nous battre pour exiger de nos fournisseurs européens des prix les plus proches de ceux pratiqués dans l’Union européenne. Il faut savoir que plus de 60% de notre assortiment vient de Suisse, voire 80% pour les produits frais. L’euro et le dollar correspondent à moins de 10% de nos factures.

Mais vous comprenez la grogne des consommateurs qui en ont marre d’être pris pour des pigeons? Je crie avec eux! Les Suisses sont des pigeons. Ils acceptent de se faire voler. Mais ils frappent à la mauvaise porte quand ils s’adressent à nous. Ils doivent interpeller les importateurs de textile, de voitures, d’électroménager, sans oublier nos pharmas dont les médicaments sont exclus de la négociation sur les importations parallèles.

Et vous, Migros, que faites-vous pour remédier à la situation? Il faut se battre. Nous répercutons aux consommateurs toutes les baisses que nous obtenons de nos fournisseurs. L’un d’entre eux, L’Oréal, n’ayant pas obtempéré, nous avons retiré les produits concernés de notre assortiment.

Allez-vous devoir à terme aligner vos prix sur ceux des hard discounters pour rester compétitif? Il faut savoir qu’Aldi est un géant de la grande distribution avec un chiffre d’affaires de 60 milliards, tandis que nous ne réalisons dans ce domaine que 15 milliards. Quand Migros commande 100 palettes d’un produit, Aldi peut en acheter 100?fois plus et faire descendre ainsi considérablement ses prix. Chez un hard discounter comme Aldi, vous allez trouver entre 800 et 1000 produits, alors que chez Migros, nous vous en proposons entre 25?000 et 30?000. Nous ne pouvons pas baisser à ce point les prix de 30 000 produits. Par contre, avec notre gamme M-Budget nous avons un assortiment de 600 articles qui sont concurrentiels avec ceux d’Aldi ou de Lidl.

Les heures d’ouverture des magasins sont beaucoup plus longues de l’autre côté de la frontière. Comment pouvez-vous contrer ce type de concurrence? Il faut persuader les politiciens de l’importance d’une loi fédérale et non cantonale ou communale sur l’ouverture des magasins. Nous avons connu une votation négative en 2010 à Genève. On retrouve aujourd’hui ceux qui se sont opposés aux ouvertures prolongées en train de faire leurs courses de l’autre côté de la frontière.

Mais les syndicats estiment que la qualité de vie des employés va pâtir d’une prolongation des horaires… Démagogie, démagogie, démagogie! Il suffit de planifier les horaires hebdomadaires. A la place de finir chaque soir à 19?h, et de toute façon rentrer tard, une mère pourrait par exemple travailler deux soirs jusqu’à 22?h et le reste de la semaine être présente pour accueillir ses enfants à la fin de l’école.

En parlant d’horaire, votre retraite est annoncée pour le mois de juin. Comment se prépare votre succession? (Sourire.) Nous en reparlerons une autre fois!

Créé: 23.01.2012, 21h37

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