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Interview «Mes tares: évangélique, UDC et j’aime le rendement»

Jean-Charles Legrix, le ministre sans portefeuille de La Chaux-de-Fonds, raconte son combat pour récupérer son fauteuil.

L’élu UDC nous a reçus dans le bureau de son avocat.

L’élu UDC nous a reçus dans le bureau de son avocat. Image: Yvain Genevay

En dates

1962
Premiers pas


Il naît le 5 septembre à Monnaz (VD).

1996
 Déménagement


Il vient à La Chaux-de-Fonds pour son travail. Comptable de formation, il a travaillé chez Kodak, Cartier, Swatch Group.

2004
 Élection


Élu au Conseil général de La Chaux-de-Fonds. Un an plus tard, il accède au Grand Conseil. Il y siège toujours.

2010
 Le grand saut


En cours de législature, il succède à Pierre Hainard au Conseil communal de La Chaux-de-Fonds. Il est réélu en 2012.

2013
Audit


Suite à un audit interne défavorable, il est déchargé de ses dossiers par ses collègues du Conseil communal. Fin
novembre, il obtient gain de cause devant le Tribunal cantonal.

«J'aime regarder les belles femmes»

L’audit relève que des employées évitaient de porter des habits pour ne pas provoquer un regard malsain. Votre réponse?

Lorsque j’ai lu cet audit, j’ai eu l’impression d’être un monstre. J’ai dit à ma femme qu’elle pouvait me quitter si elle le voulait. Cet audit est indécent. J’ai porté plainte contre la personne qui l’a réalisé. Elle écrit que j’ai regardé une belle apprentie habillée très sexy lors d’une fête de Noël et que cette personne se serait sentie mal à l’aise. Je m’excuse, mais je suis fait comme tous les hommes. Quand un collègue socialiste du Conseil communal embrasse 80% des femmes lors d’une réception, cela ne pose pas de problème. Mais, lorsqu’un élu UDC regarde une jolie
fille, c’est infâme. Il faut arrêter de voir le mal partout.

Des élues maintiennent pourtant que vous êtes «lourd». Qu’en pense votre épouse?

Ma femme m’a souvent dit que je me tiens trop près des gens, que ce soit des hommes ou des femmes. Je ne m’en rends pas compte, je dois faire attention. Ma femme comprend aussi que j’aime regarder les belles femmes. Si une belle fille marche dans la rue, je la regarde comme la majorité des hommes. Mon épouse me dit: «Tu as mis ton zoom, tu dois la trouver pas mal.» Et ça s’arrête là.

Vous avez dit que les femmes savent pleurer pour arriver à leurs fins. Vous le maintenez?

Dans le passé, j’ai eu une employée qui jouait là-dessus pour obtenir ce qu’elle voulait. Mais ce n’est pas une généralité. En lisant l’audit, j’ai découvert que certains hommes peuvent aussi pleurer pour convaincre l’auditrice.

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Trois mois après avoir été mis sur la touche, Jean-Charles Legrix a gagné en justice cette semaine. Le Tribunal cantonal neuchâtelois estime que ses collègues du Conseil communal (l’exécutif) de La Chaux-de-Fonds n’avaient pas le droit de lui retirer son dicastère Infrastructures et Energies à la mi-août. Fin du psychodrame? Pas vraiment. Ses collègues ne veulent toujours pas de lui. Rencontre avec un élu qui prétend avoir changé. Il est déterminé à retrouver sa place de travail.

Comment avez-vous réagi à cette décision du Tribunal cantonal?

J’étais soulagé et satisfait. On est encore dans un pays de droit où il y a une justice.

A qui avez-vous annoncé cette nouvelle en premier?

A mon épouse. Elle a explosé de joie.

Vous avez informé votre parti après votre épouse?

Oui, ma femme passe avant tout le monde.

Vos collègues de l’exécutif envisagent de saisir le Tribunal fédéral. Qu’en pensez-vous?

Ils n’ont encore rien décidé.

Et s’ils le font vraiment?

Alors mes collègues joueraient la montre. Ce serait l’espoir de la dernière chance pour sauver leur honneur. Mais ils perdraient. Je suis convaincu de gagner au Tribunal fédéral. Je veux récupérer mon poste.

Vous vous déchirez depuis trois mois. Vous pensez vraiment pouvoir travailler avec eux?

Nous pouvons continuer à travailler ensemble. Depuis que l’affaire a éclaté, je ne gère plus mon dicastère, mais j’ai continué à siéger, le mercredi, au Conseil communal, et une fois par mois au Conseil général (le Parlement) comme la loi m’y autorise. Et cela s’est très bien passé.

Mais vous êtes toujours mis à l’écart.

Je me répète, nous pouvons travailler ensemble. Je ne dis pas que nous sommes une bande de copains.

Vous voulez nous faire croire que votre parole a été prise en compte ces trois derniers mois?

Le président Pierre-André Monnard (PLR) affirme que le collège ne tient que rarement compte de ce que je dis. C’est erroné. Huit fois sur dix, j’ai le même point de vue que mes collègues. Il est vrai qu’il y a une différence entre le président et moi: lorsque je suis opposé à un projet, je le dis et je demande que cela figure dans le procès-verbal.

La tension est palpable au sein de l’exécutif. Vous pouvez vraiment travailler dans ce climat malsain?

Ma femme ne comprend pas comment je fais pour saluer encore certaines personnes avec tout le mal qu’elles m’ont fait. Je lui réponds que je ne suis pas rancunier.

Des chefs de service ne souhaitent plus avoir affaire à vous. Comment régler ce problème?

J’ai lu que certains chefs de service sont opposés à mon retour. Mais ce n’est pas le cas de la majorité de ceux de mon dicastère.

Réclament-ils alors votre retour?

Je pense que la majorité de mes chefs de service seraient contents de me revoir. Maintenant, il existe des tensions avec le voyer-chef. Mais il n’est pas chef de service.

En tant que chef de la voirie, il dirige environ cent personnes. D’ailleurs, les employés de la voirie ont applaudi votre départ forcé.

Si 20 personnes sur 100 applaudissent, il y en a 80 qui n’applaudissent pas. Certains se sont sentis obligés d’applaudir, car ils se sentaient observés par le voyer-chef, qui ne m’apprécie pas.

Dans l’audit qui a conduit à votre destitution, la majorité des 47 employés interrogés se sont plaints de votre comportement. Vous vous voyez travailler avec eux?

Ils ont témoigné sous le couvert de l’anonymat. Mais, sur la base de leurs déclarations, je peux reconnaître 80% d’entre eux. C’est clair que les employés qui m’ont vomi dessus dans le rapport risquent d’être mal à l’aise. Je vais essayer de leur montrer que nous pouvons travailler ensemble, même si certains sont capables de me planter un coup de poignard dans le dos. S’ils y mettent du leur, ça peut jouer. Seul, je ne peux rien faire.

Comment avez-vous vécu ces trois derniers mois?

J’ai traversé des périodes de grande souffrance et éprouvé un sentiment d’injustice. Mais je suis un battant. J’ai l’habitude de ne pas m’arrêter devant un obstacle. Lorsque j’en trouve un sur mon chemin, je le surmonte et je continue. Vous avez vraiment été hospitalisé après avoir appris votre éviction? La première nuit, j’ai eu l’impression de mourir. La deuxième, j’ai commencé à ventiler un peu trop et j’ai eu de la peine à respirer. Ma femme a eu peur, elle a appelé une ambulance. J’étais contre. J’ai fait une crise d’angoisse qui a duré jusqu’à la venue du médecin. C’était la première et seule fois de ma vie. Depuis, je n’ai pas revu de médecin à ce sujet, sinon mes rendez-vous habituels chez mon médecin traitant.

Vous avez songé à démissionner?

Non, jamais.

Vous dites avoir beaucoup souffert. Comment avez-vous tenu le coup?

Je suis fait comme tout le monde. Lorsque quelque chose me tracasse, je dors moins bien. Je réfléchis la nuit, ça tourne dans la tête. Mais je savais que j’étais dans mon bon droit.

Qui vous a aidé à tenir le coup?

Mon entourage proche a été essentiel. Vous savez, mon papa a dû être amputé des deux jambes. Il m’a toujours dit: «Tu verras, si un jour tu as un vrai problème dans la vie, tu reconnaîtras tes vrais amis et ce ne sera pas toujours ceux auxquels tu pensais.» Je l’ai expérimenté. Lorsque j’ai gagné en justice, des gens qui ne s’étaient pas manifestés avant ont repris contact avec moi pour me dire qu’ils me soutenaient. Quand j’étais au fond du trou, ils n’étaient pas là.

Des amis politiques vous ont-ils déçu?

Non. En août, mes collègues UDC avaient le droit de se poser des questions. La presse racontait que j’étais un monstre. Heureusement que la plupart d’entre eux me connaissaient depuis des années et ont pris le temps d’écouter mes explications.

Comment le conseiller d’Etat UDC Yvan Perrin a-t-il réagi?

Il m’a toujours soutenu. C’est un ami.

Avez-vous été soutenu par des politiciens d’autres partis?

Non, à quelques exceptions près.

Et les citoyens?

J’ai reçu des centaines de messages d’encouragement. De la part d’anonymes aussi. Certains avaient vécu des injustices. Comme moi.

Des messages d’insultes parfois?

Un seul. Un homme que je ne connaissais pas m’a demandé de dégager de la République. Il a écrit que je coûtais trop cher et que j’étais obèse. Je lui ai répondu qu’avant de s’attaquer à mon physique il pouvait se demander pourquoi je suis en surpoids. Je lui ai expliqué que mon obésité était liée à des traitements que j’ai dû subir. Je lui ai aussi dit que je n’avais jamais souhaité rester les bras croisés. Au contraire. Déjà, à l’âge de 10 ans, je travaillais pendant mes vacances. Je lui ai souhaité une belle journée. Il m’a répondu qu’il me souhaitait une mauvaise journée.

Quelles étaient les réactions dans la rue?

Il y a eu de tout. Cette semaine, dans un ascenseur, une personne m’a félicité d’un geste. Une autre m’a fusillé du regard.

Qu’avez-vous fait de vos journées?

Je n’ai pas arrêté de travailler, car je ne suis pas capable de ne rien faire. J’ai préparé mon recours en justice. J’ai voulu bétonner mon dossier.

Vous vous êtes reposé un peu?

Vous pensez vraiment que vous pouvez vous détendre dans ces moments? A part ça, je suis député au Grand Conseil neuchâtelois. Je siège dans la Commission des finances et dans d’autres commissions. De plus, je suis toujours l’un des administrateurs du Groupe E. J’ai donc planché sur des dossiers complexes.

Comment faisiez-vous pour suivre les séances du Conseil communal?

Après avoir changé les serrures de mon bureau, mes collègues m’ont proposé un autre lieu de travail, à l’Hôtel de Ville. Je n’y ai jamais mis les pieds. Je leur ai dit que, s’ils me refusaient l’accès à mon bureau, je travaillerais depuis chez moi.

Comment avez-vous eu accès aux documents du Conseil communal? Deux collaborateurs du Service du domaine public (SDP) m’apportaient les documents de travail la veille des séances du Conseil communal. Un employé du SDP m’a d’ailleurs raconté que le service a exigé que le transport se fasse à deux.

Pourquoi?

On lui a répondu: «On ne sait jamais…» (Rires.)

Vous êtes-vous remis en question au cours de ces trois mois?

Si je ne l’avais pas fait, j’aurais été le roi des imbéciles. Je me suis demandé si j’avais fait quelque chose de faux. Ma femme dit toujours que je n’ai qu’un défaut, je suis impatient. Je sais que je suis aussi trop exigeant et perfectionniste. J’ai travaillé longtemps comme directeur financier ou chef comptable dans le privé, où le stress, l’exigence de rendement, les délais courts font partie du quotidien. A la commune, les choses se font différemment. J’ai compris qu’il y avait un monde entre le secteur privé et le secteur public.

Quelles erreurs reconnaissez-vous avoir commises?

J’ai peut-être mis la barre un peu trop haut. J’ai peut-être voulu aller trop vite. Je suis entré dans un paquebot sans m’en rendre compte. Changer des habitudes qui ont parfois vingt ans prend du temps.

Vous répétez le même discours depuis des mois. En fait, vous ne vous êtes pas remis en question.

Je ne suis pas d’accord. Je me suis déjà excusé envers les personnes que j’ai pu blesser. Je suis capable de mettre de l’eau dans mon vin. S’il le faut, comme je l’ai déjà proposé au Conseil communal, je suis prêt à prendre un coach. Mais je resterai toujours un homme entier, qui a des convictions. Je ne pense pas que ce soit un défaut. Je me fixe des objectifs et je veux les atteindre. J’aime restructurer pour améliorer les choses. Et j’aime le travail bien fait. Je relèverai toujours une erreur dans les chiffres. Et j’aurai toujours de la peine à accepter le départ d’un collègue à 17 h, alors que son dossier du jour n’est pas bouclé.

Vos collègues ne veulent pas de vous, une partie des employés non plus. Pourquoi ne pas démissionner?

Vous rigolez? Une majorité de gauche a exclu sans aucune raison un élu minoritaire de droite. Mon affaire concerne avant tout le fonctionnement de nos institutions.

Vous êtes victime d’une cabale?

Tout à fait. La Ville de La Chaux-de-Fonds est à gauche depuis 100 ans. Certains ont été traumatisés par l’arrivée de l’UDC au pouvoir. Je suis un pur UDC. Cela ne plaît pas. Alors, les représentants de la gauche et du centre droit ont tout fait pour me mettre à la porte. Je dois retrouver ma place au Conseil communal pour défendre les électeurs qui m’ont élu.

Qu’est-ce qu’un élu UDC peut apporter à une ville de gauche?

L’UDC est pour une gestion financière rigoureuse. Pour avoir une rigueur, il faut pouvoir faire des économies. Pour pouvoir faire des économies, il faut avoir du rendement. Pour avoir du rendement, il faut pouvoir contrôler ce que les gens font. Pour pouvoir contrôler ce que les gens font, il ne faut pas simplement rester au fond de son bureau et attendre que les choses se passent. Dans le passé, Neuchâtel a été un canton prospère. Mais aujourd’hui nous sommes toujours en queue de peloton. Et la ville de La Chaux-de-Fonds a été en déficit trop longtemps. Elle a un taux d’imposition important. Un jour j’ai parlé d’enfer fiscal. Mon discours dérange.

Le jour où vous avez dénoncé l’enfer fiscal chaux-de-fonnier, vous avez dit que Dieu vous avait envoyé dans cette ville. Vous êtes en mission?

Un jour, on m’a dit que j’avais trois tares: je suis UDC, évangélique et j’aime le rendement, comme dans le privé. Je m’excuse, mais on est dans un pays où il y a la liberté de religion. On m’attaque sur cette histoire, mais j’ai encore le droit d’être évangélique. Je n’ai jamais dit que j’ai reçu une mission divine pour venir à La Chaux-de-Fonds. J’ai dit que j’avais eu la conviction que c’était juste de venir là pour ma communauté religieuse. Je n’ai jamais dit que j’étais un prophète.

Pour vous, c’est la religion avant la politique ou l’inverse?

Et vous, vous préférez que je vous coupe la jambe gauche ou droite? Votre question n’est pas bonne. La religion et la politique m’intéressent. J’y suis attaché. Je précise que je n’ai jamais mis en avant mes convictions religieuses dans ce que je fais. Mais ma vision et ma croyance font que je suis intègre, par exemple. Je suis donc contre le mensonge.

Pensez-vous que la population vous soutient encore?

C’est évident. La belle base de gauche, qui n’a rien envie de changer, et certains syndicalistes, qui cautionnent la pause qui dure trois fois plus de temps que prévu, ne veulent pas de moi. Mais les gens qui veulent un véritable élu de droite pour apporter le changement vont encore voter pour moi.

Créé: 01.12.2013, 16h10

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