Dimanche 29 mars 2020 | Dernière mise à jour 23:51

Reportage Sur les traces des chasseurs de lobbyistes à Berne

L'association Lobbywatch.ch traque les liens d'intérêts des parlementaires. Chaque session, elle organise une visite des lieux stratégiques. Assurances, tabac, café, avions, armes et paysans, suivez le guide...

Première étape de la visite de Lobbywatch.ch: le siège social illuminé de La Mobilière, symbole historique de la puissance des assureurs à Berne.

Première étape de la visite de Lobbywatch.ch: le siège social illuminé de La Mobilière, symbole historique de la puissance des assureurs à Berne. Image: LeMatin.ch

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L'association Lobbywatch.ch a été créée il y a une dizaine d'années à Berne par des journalistes alémaniques comme une forme de contre-pouvoir. Leur ambition: faire reculer l'opacité en révélant au grand jour les liens d'intérêts entre les acteurs de la vie politique suisse et les milieux économiques ou sociaux.

6400 organisations en Suisse

De quelques personnes au début, Lobbywatch.ch compte aujourd'hui 260 membres. Parmi eux, une petite équipe travaille pour «surveiller» les 246 parlementaires, les 360 lobbyistes invités et les quelque 6400 organisations de toutes sortes répertoriées en Suisse, dont beaucoup regroupées en lobby. L'année dernière, les fins limiers de l'association avaient établi 4472 liens d'intérêts pour l'ensemble des membres du Parlement. Leurs recherches fouillées sont publiques et accessibles sur leur plateforme Lobbywatch.ch

La géographie des lobbies

«Avec le nouveau Parlement, nous devons réactualiser beaucoup de données, nous essayons d'être le plus à jour possible», observe Thomas Angeli, journaliste et co-président de l'association. Depuis deux ans, le premier mardi de chaque session, Lobbywatch.ch organise une promenade en ville de Berne pour découvrir où se trouvent les bureaux, les boîtes aux lettres et autres adresses de lobbyistes. Tous les secteurs de l'économie suisse sont représentés quelque part à Berne.

La Mobilière

Rendez-vous donc sur la Place fédérale en début de soirée. Dans une ambiance frisquette, une dizaine de participants entame cette course d'orientation particulière en direction du sud de la gare. Ici se trouve le siège imposant et lumineux de La Mobilière. L'assurance privée la plus ancienne de Suisse a longtemps compté sur le conseiller aux Etats Werner Luginbühl (PBD/BE) pour être informée sur ce qui se trame au Palais. L'ex-conseillère aux Etats Pascale Bruderer Wyss (PS/AG) a rejoint ce conseil d'administration en 2018. Aujourd'hui, l'assureur serait à la recherche d'un nouveau relais sous la Coupole. Lobbywatch.ch veille au grain.

Tourbillon d'influences

Une centaine de mètres plus loin, on s'arrête devant l'agence bernoise du cabinet Kellerhals et Carrard, qui regroupe quelque 200 avocats, juristes et plus de 300 collaborateurs en Suisse à Bâle, Genève, Lausanne, Lugano, Sion et Zurich. L'enseigne est discrète, mais les intérêts énormes. Un peu plus loin, au coin de l'Effingerstrasse, on est pris dans un tourbillon d'influences. C'est ici le point de chute des trois grands du tabac: Japan Tobacco, Philipp Morris et British American Tobacco, qui valent à la Suisse l'appellation de «patrie des multinationales du tabac». Ironie de la topographie, ils partagent le même pâté de maison que Curafutura, la seconde faîtière des assurances maladie. Thomas Angeli ironise sur l'ambiguïté de certains élus du PLR, qui travaillent soit pour les cigarettiers, soit pour la prévention contre le tabagisme.

15 000 tonnes de café

Toujours près de l'Effingerstrasse - à la Schwarztorstrasse 26 pour être précis - se trouve l'immeuble cossu de l'Union suisse des arts et métiers, l'USAM, avec ses 230 associations patronales et ses 500 000 entreprises. Pour Thomas Angeli, on est ici «dans le quartier de la dérégulation». Notre petite troupe passe ensuite devant une plaquette anodine «Procafe». Petite plaquette, mais gros enjeux, car les Suisses sont de grands amateurs de petits noirs: «Ils boivent en moyenne 3 tasses par jour, explique le guide. Même si ce n'est pas une denrée de base, la Confédération garantit l’approvisionnement du pays avec trois mois de réserve, soit 15 000 tonnes de café.»

Les avions

Dans un recoin d'immeuble, en revenant vers la Bärenplatz, le guide nous fait voir une discrète boîte aux lettres: «Rafale International». «La volonté de la Suisse d'acheter des avions provoque depuis des années un gigantesque lobbyisme, constate Thomas Angeli. Chez Boeing, c'est même l’ambassadeur des Etats-Unis qui a le titre de lobbyiste officiel. Six milliards en perspective, cela justifie d'engager des budgets très importants chez les concurrents.»

Les poids lourds

Une partie de cet argent risque fort de passer par le début de l'Aarbergergasse, où se situent les bureaux de Farner, la plus cotée des sociétés de «Public Affairs» de Berne avec sa consoeur Furrerhugi. Quelques centaines de personnes travaillent pour ces deux sociétés: «La première a connu un formidable développement ces dernières années, note le coprésident de Lobbywatch.ch. C'est elle aussi qui attire les sociétés les moins transparentes, notamment celles liées au secteur de l'armement.»

Des paysans à l'agrochimie

Avant de terminer la visite, on passe devant le siège du PLR suisse au Neuengasse 20, où convergent aussi passablement d'intérêts économiques évoqués précédemment. Finalement, on s'arrête au pied de la fontaine de la Waisenhausplatz pour parler du lobby des paysans, sans doute le mieux organisé du Parlement. Ce secteur n'intéresse pas seulement les paysans eux-mêmes, mais toute l’agrochimie et la distribution.

L'eau plus transparente

Thomas Angeli explique que les milieux agricoles traditionnels mettront les gros moyens pour faire échouer les prochaines initiatives visant à interdire ou réduire les pesticides dans l'agriculture. Lobbywatch.ch, quant à elle, ne vise ni à interdire, ni à réduire le lobbyisme dans la politique, mais à rendre l'eau de la fontaine plus claire pour les citoyens qui veulent la boire. En tout cas, la fréquentation de leur site le prouve, chaque année ils sont de plus en plus nombreux à s'informer sur les liens d'intérêts des élus.

Eric Felley

Créé: 06.03.2020, 07h20

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